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A Genève, Emmanuel Macron a dénoncé "les dérives d'un capitalisme devenu fou"

Entre la France et l'étranger, un double discours ?

4 min
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Nos présidents changent parfois radicalement de ton, selon l'endroit où ils se trouvent.

A Genève, Emmanuel Macron a dénoncé "les dérives d'un capitalisme devenu fou"
A Genève, Emmanuel Macron a dénoncé "les dérives d'un capitalisme devenu fou" Crédits : Fabrice Coffrini - AFP

"Les dérives d'un capitalisme devenu fou". Cette phrase n'est pas d'Olivier Besancenot ou de Jean-Luc Mélenchon ; elle est signée Emmanuel Macron. Le président de la République, la semaine dernière à Genève, a mis en garde contre un accroissement mondial des inégalités. C'était lors du sommet de l'OIT, l'Organisation international du travail. 

Alors y a-t-il deux Emmanuel Macron ? L'un en France, qui assouplit le code du travail ? L'autre, à l'étranger, qui alerte contre l'ultralibéralisme destructeur ? L'un à Paris dans la lignée de Ronald Reagan, l'autre à Genève en disciple de Noam Chomsky ? 

Il y a plusieurs types de réponses à cette question. D'abord, les partisans du chef de l’État rétorqueront qu'il n'est pas incompatible d'être libéral tout en restant lucide sur les excès du système poussé à outrance. 

On peut aussi noter que le président français n'a pas toujours été sur cette ligne lors de ses voyages à l'étranger. Souvenez-vous, au Danemark, quand il regrettait les "gaulois réfractaires". Ou à Athènes, lorsqu'il fustigeait "les fainéants". 

Peut-être la crise des gilets jaunes a-t-elle appris à Emmanuel Macron à se montrer économe de propos tranchants, voire méprisants, surtout tenus depuis l'étranger. Mais en y réfléchissant bien, ces deux visages présidentiels, l'un à domicile et l'autre à l'extérieur, c'est en fait un grand classique français. 

Crise

Revenons en 2010. Le président Sarkozy, parfois dépeint en ultralibéral par ses opposants en France, se rend en Suisse. Au Forum économique de Davos, précisément. Et devant les chefs d'entreprises du monde entier, le président français déclare ceci : 

"Cette crise n'est pas seulement une crise mondiale, cette crise n'est pas une crise dans la mondialisation. Cette crise est une crise de la mondialisation". 

Nous étions alors quelques mois après la grande crise financière de 2008-2009. 

A bien y regarder, François Mitterrand a pu aussi présenter une ambiguïté, entre le visage offert aux Français et celui offert au monde. Il est le président qui nomme des ministres communistes au gouvernement. Mais il est aussi celui qui soutient les Etats-Unis contre l'URSS dans la crise des missiles en Europe. D'ailleurs, sa formule lors d'un discours à Bruxelles est restée célèbre : 

"Le pacifisme est à l'Ouest, les euromissiles sont à l'Est" (octobre 1983)

Et que dire enfin de Jacques Chirac, par exemple sur l'écologie ? A l'intérieur des frontières françaises, il n'est jamais passé pour un fanatique échevelé des questions environnementales. Mais en Afrique du Sud, il avait prononcé un discours remarqué, dont cette phrase avait été très relevée : 

"Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs"

Voilà, à ce stade d'un édito politique, c'est le moment où l'on cite la référence éculée de Docteur Jekyll et Mister Hyde. Voilà qui est fait. 

Plus sérieusement, comment expliquer ces différences entre le président chez lui, et le président en voyage ? 

D'abord, il y a sans doute, à l'international, une plus grande attente de consensus. Quand il est en France, le président reste malgré tout entravé par l'étiquette partisane. Il est vu comme l'homme d'un parti, d'une idéologie. A l'international, il représente la France ; il est perçu comme la voix d'une nation plus que comme celle d'une sensibilité politique. 

D'où sans doute, ces envolées sur les dangers du réchauffement, les excès du capitalisme : des sujets importants mais avant tout consensuels. Il se trouvera peu de partisans du saccage de la planète ou de la déraison capitalistique pour s'y opposer. 

Deuxième raison : c'est sans doute que tout cela n'engage à rien. Ces discours sont tenus devant des délégations étrangères, qui applaudissent mollement en attendant l'orateur suivant.   Les prises de parole sont avant tout symboliques. Elles expriment des positions de principe plus que des mesures concrètes. Dans ce contexte, il est toujours facile de faire vibrer la corde sensible. 

Et puis la raison principale tient sans doute en quatre syllabes : pos-té-ri-té ! 

Dans ces sommets internationaux, le président est face aux grands sujets, ceux qui engagent l'avenir du monde : l'écologie, le système financier, la paix. Bien loin de la gestion quotidienne des affaires courantes, des fugaces polémique d'actualité dont il ne restera même pas une note de bas de page dans les manuels d'Histoire. 

Non, face aux caméras du monde entier, pour capter la lumière, pour marquer les esprits, il faut des formules-chocs. 

Face à l'Histoire, pour le jugement des générations futures, il faut montrer que l'on avait compris la situation, que l'on avait mis des mots sur les dysfonctionnements, que l'on avait anticipé les catastrophes à venir. 

Le double visage politique, pour la postérité. La double face, pour la trace.

Frédéric Says

Chroniques
8H19
44 min
L'Invité(e) des Matins
Époque déboussolée cherche intellectuels
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