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Un manifestant à Santiago du Chili, le 16 novembre 2019.

Pourquoi les mouvements de contestation peinent-ils à faire émerger des leaders ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Du Chili au Liban en passant par la France, les protestations se font sans incarnation.

Un manifestant à Santiago du Chili, le 16 novembre 2019.
Un manifestant à Santiago du Chili, le 16 novembre 2019. Crédits : Claudio Reyes - AFP

Beaucoup a été dit ce week-end sur les rassemblements de gilets jaunes, un an après le début de l'occupation des ronds-points. Mais prenons un peu de champ, dézoomons pour nous intéresser aux différents mouvements de contestation qui secouent les pouvoirs en place sur la planète. Par exemple au Chili, en Algérie, au Liban. 

Chacun de ces mouvements a des causes différentes, répond à un contexte local, mais ce qui est frappant, comme pour les gilets jaunes en France, c'est l'absence d'un leader incontesté. Saurions-nous d'ailleurs en citer un seul ? Non, il n'y a aucun visage qui incarne, voire qui dirige ces révoltes. Il existe bien sûr des figures, ici ou là, mais leur emprise sur la mobilisation est fugace et/ou contestée. 

Souvenez-vous, pendant ces douze mois de gilets jaunes, les leaders mis en exergue médiatiquement se sont appelés (dans l'ordre) Jacqueline Mouraud, Ingrid Levavasseur, Eric Drouet et Jérôme Rodrigues. Mais aucun n'a pu prétendre représenter le mouvement. Et ceux qui ont tenté de le faire ont été voués aux gémonies. 

De même, au Chili, la contestation existe de manière décentralisée, sans meneur, comme le note le chercheur Antoine Faure, universitaire à Santiago, interrogé par le magazine Le 1

Alors comment comprendre que toutes ces révoltes peinent à dégager des incarnations ? 

Certes, par définition, une éruption sociale porte en elle la spontanéité, et donc l'impréparation. Mais c'est aussi parce que ces mouvements, du Liban au Chili en passant par la France, posent la question du système de représentation. Une représentation politique jugée défaillante, pour des raisons différentes. 

Dès lors, il est compliqué de vouloir se soustraire à une autorité politique... pour mieux se soumettre à une autorité protestataire. Et puis, l'époque n'est plus aux statues immaculées, aux figures adulées sans nuance, fussent-elles de votre côté de la barricade. 

Qu'est-ce qui crée un mouvement ? Aujourd'hui, le charisme d'un meneur ne suffit plus, l'envoûtement d'une harangue, c'est du passé. 

Si l'étincelle se produit dans la vie quotidienne (le carburant en France, le ticket de métro au Chili, la taxe sur les télécommunications au Liban), le mouvement social s'enflamme ensuite sur les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux qui donnent mille visages à la protestation - et empêchent l'émergence d'un seul. 

Facebook et Twitter sont des vecteurs incroyables pour faire converger les mots d'ordre et les défilés. Ils sont aussi une essoreuse qui broie tout ce qui dépasse. La moindre figure de proue se verra immédiatement contestée, dénigrée, jugée trop servile ou trop rétive, trop rigide ou trop souple. 

Les réseaux sociaux permettent d'initier des mouvements "sans direction"... dans les deux sens du terme. 

Résultat : on n'obéit pas à un chef, mais au sentiment diffus qu'exprime la multitude, avec ses ambiguïtés, ses contradictions. Ce qu'on pourrait appeler l'anomie au carré. 

Autre caractéristique frappante : ces mouvements ne visent pas ouvertement à prendre le pouvoir - ce n'est pas Tapioca contre Alcazar et vice-versa. Ils veulent être écoutés. 

En un mot, ils ne veulent pas la place, ils veulent être dans la place. 

C'est d'ailleurs pour cela, qu'aucun parti d'opposition ne profite de ces révoltes, au Chili, au Liban ou en France. Ces partis, eux, veulent le pouvoir, et c'est pour cela qu'ils sont assimilés au fameux "système" que dénoncent les manifestants. 

Les états-majors des partis d'opposition ressemblent à des leaders sans troupes, pendant que dans la rue défilent des troupes sans leaders.

Alors vous me direz, le statut d'icone révolutionnaire est ambivalent, dans la durée. Ernesto Guevara, à Cuba, imaginait-il que son visage figurerait un jour sur des t-shirts fabriqués en Chine et vendus à prix d'or en Occident ? 

Il n'en reste pas moins que cette absence de leaders pose problème au pouvoir : il ne sait pas avec qui négocier. D'où la dissymétrie : un mouvement acéphale d'un côté, un chef du gouvernement de l'autre. Il y a là une forme d'incommunicabilité. 

Seul point commun : la défiance envers les représentants. Les gouvernements sont chaque jour plus touchés par la lassitude démocratique. On le sent : la notion de légitimité s'érode. Au-delà même du strict exercice politique, les syndicats font face aux mêmes questionnements. 

Dans une société qui perd le sens du bien commun, qui est rognée par l'échec des politiques publiques, mais aussi par l'individualisme, et par le court-termisme, la question suivante se pose partout avec toujours plus d'acuité : 

"Qui est légitime pour parler en mon nom ?"

Frédéric Says

Chroniques
8H19
41 min
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"Gilets jaunes", un an après : la France qui gronde
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