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Vers l'"homo-camérus" ?

Champ et contre-champ de bataille

3 min
À retrouver dans l'émission

Un monde où tout est filmé par tout le monde, tout le temps : notre avenir ?

Vers l'"homo-camérus" ?
Vers l'"homo-camérus" ? Crédits : Drew Angerer - AFP

Des caméras comme s'il en pleuvait ! Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a annoncé la généralisation des "caméras-piétons" pour les policiers, d'ici à l'été 2021. 

Ce dispositif permet à chaque agent d'enregistrer ce qui se passe. Chacun sa mini-caméra fixé sur la poitrine. Une technologie pensée pour mieux documenter les situations qui dégénèrent - bavure ou agression, quand c'est souvent parole contre parole. 

Souriez (ou pas), vous êtes filmé. Cette décision vient en fait parachever une logique déjà à l'œuvre.

Dans les manifestations, des policiers sont déjà chargés de filmer le cortège. Les militants prennent également des images des forces de l'ordre avec leurs smartphones. Sans compter les journalistes, dont c'est le métier. 

Des enregistrements vidéo partout. Sous tous les angles. 

Voilà qui aurait réjoui, à une autre époque, Howard Hughes, le fantasque cinéaste des années 30 qui démultipliait le nombre de caméras pour ne rien rater des scènes de batailles aériennes. 

Ici il s'agit plutôt de batailles rangées. Cette profusion de points de vue ouvre aussi la voie à des récits différents, voire divergents. 

On l'a vu lors de la manifestation des soignants, en juin dernier, sur l'esplanade des Invalides à Paris. La vidéo d'un reporter montrait une femme en blouse blanche brutalement interpellée par plusieurs CRS. Indignation générale. Une autre vidéo montrait la même femme quelques instants auparavant en train de jeter des pierres sur les policiers. Comme toujours, ce n'est pas l'image qui est la preuve, c'est ce qu'on en fait. 

Mais sortons de la question policière, car ce phénomène est me semble-t-il bien plus large. 

Si vous êtes habitué des réseaux sociaux, et notamment de Twitter, vous n'avez pas pu échapper à ces vidéos produites par des cyclistes. Équipés d'une mini-caméra sur leur casque ou leur guidon, ils filment les altercations - voire les agressions - qu'ils subissent sur la route.  

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Une manière de montrer au grand public les dangers qu'ils encourent face aux chauffards. Et, bien sûr, de collecter des pièces à conviction, en cas de plainte. 

Dans un autre domaine, mais avec la même logique, des jeunes femmes ont filmé leurs déambulations pour montrer et dénoncer le harcèlement de rue. 

Homo camerus

Jusqu'où s'étendra ce phénomène, qu'on pourrait appeler la « caméraïsation de la vie publique » ?

Rien ne peut vraiment l'arrêter. D'ailleurs tout y concourt : 

Le progrès technique rend le matériel est très accessible. Les tensions de la société encouragent son utilisation. De même que l'individualisme : faute de témoin pour vous secourir, vous avez au moins votre caméra avec vous. 

Sans oublier la tendance à judiciariser nos rapports sociaux : si cela finit au tribunal, vous avez des preuves. 

Voilà ce qui conduit à la naissance d'un individu-filmeur, d'un homo-camerus. 

Traditionnellement, la société démocratique moderne, c'est "un citoyen, un bulletin de vote". Voici "un citoyen, une lentille vidéo". 

"Orwellien", diront certains. On peut être plus nuancé et y voir, aussi, pour partie, une avancée. Les actes d'injustice seront ainsi documentés, ils auront moins de chance de rester impunis. 

Mais nous entrons dans une ère inquiétante. 

Où, progressivement, la notion de preuve va changer. Où tout ce qui n'a pas été filmé n'est pas vraiment arrivé. 

Frédéric Says

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