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Jean-Luc Mélenchon en conférence de presse, le 19 octobre 2018.

Jean-Luc Mélenchon et la stratégie du tumulte

4 min
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Les injures du dirigeant de la France insoumise éclipsent le fond du dossier.

Jean-Luc Mélenchon en conférence de presse, le 19 octobre 2018.
Jean-Luc Mélenchon en conférence de presse, le 19 octobre 2018. Crédits : Eric Feferberg - AFP

Vous êtes un « abruti », Guillaume. De même que moi, et l'ensemble des journalistes de cette maison. En tout cas à en croire Jean-Luc Mélenchon. Vous le savez, Radio France a porté plainte après ce charmant qualificatif utilisé par le chef de file de la France insoumise. En constellant d'insultes son argumentation, le patron de la France insoumise veut bien sûr personnaliser l'affrontement. Déguiser des enquêtes en attaques, et des révélations en coups bas. 

Comme dans un combat de rue qui ferait monter la poussière, on ne voit plus bien dans ce tumulte de quoi l'on parle précisément. Plutôt que de ruer dans la mêlée - ce qui est sans doute attendu voire souhaité - essayons de dissiper un peu de brume. D'abord, derrière le mot-valise des « affaires », tout semble se valoir et l'on s'y perd. Pour ce qui concerne Jean-Luc Mélenchon, à ce stade des informations connues, ramenons-là à sa juste dimension : nous ne sommes pas dans une affaire de type Bygmalion, par exemple. Il n'est pas question de fausses factures ni de caisses occultes. Par ailleurs, évidemment, une perquisition n'équivaut pas à une mise en examen, encore moins à une preuve de culpabilité.  

Comme le rappelle encore le journal Libération ce matin, il s'agit de soupçons de surfacturation pour des prestations réelles, remboursées en partie par de l'argent public. Des factures émises par des très proches. Sophia Chikirou, directrice de communication, et patronne de la société Médiascop. Ainsi qu'une autre structure plus discrète, "l’Ère du peuple", association qui a rémunéré plusieurs membres de l'équipe de Jean-Luc Mélenchon. Mais dans cette affaire, il n'y a pas seulement l’Ère du peuple. Il y a aussi l'air du temps. L'époque, qui veut qu'un candidat soupçonné dénonce immédiatement une machination occulte contre lui. 

Si l'on y songe, c'est devenu un sport national : trois des quatre candidats arrivés en tête à la dernière présidentielle s'y sont adonnés : Jean-Luc Mélenchon, François Fillon, Marine Le Pen. 

Rien ne semble arrêter cette fureur anti-presse. Ainsi, l'on a vu Sophia Chikirou (également fondatrice de la webtélé Le Média, proche des Insoumis), proposer un duel sur BFM TV au journaliste auteur de l'enquête, Sylvain Tronchet. Jean-Luc Mélenchon, lui, s'est moqué de l'accent toulousain d'une reporter, Véronique Gaurel. Curieuse semaine, donc, où un député de Marseille raille un accent régional ; et où la cofondatrice d'un média dit alternatif, s'en remet à BFM TV. 

Cela dit, la virulence contre la presse, la justice, le pouvoir politique, rebaptisés à eux trois "système" ou "oligarchie", ce n'est pas nouveau... 

Ce n'est pas nouveau, mais c'est de plus en plus brutal, outrancier, accusateur. Pourquoi cette évolution ? D'abord, ces responsables politiques profitent de la défiance qui touche la presse. 

Ensuite, ils disposent désormais de leur propre canaux de communication en direct, avec les réseaux sociaux et les vidéos live. Ils peuvent ainsi marteler leurs versions, leurs arguments, leurs insultes aussi. Une sorte de monde parallèle, à côté des médias traditionnels. 

Jean-Luc Mélenchon maîtrise les mots. Ancien professeur, ancien journaliste, c'est peut-être actuellement l'un des responsables politiques les plus cultivés. On ne peut non plus lui contester son intuition politique. Comme lorsqu'il quitte le PS en 2008 avec seulement quelques proches, en pressentant qu'il existe un espace politique entre la social-démocratie et le Parti communiste. Les anathèmes, les injures et les outrances ne sont donc évidemment pas fortuits. Le leader insoumis n'a pas oublié qu'avec ce stratagème, François Fillon a réussi à dépasser les 20% des voix, malgré une volée de casseroles. 

Peut-être a-t-il vu, aussi, cette vidéo de Donald Trump, il y a quelques jours. En meeting dans le Montana, le président américain fait l'éloge d'un candidat républicain qui s'en était pris physiquement à un journaliste, quelques mois plus tôt. 

"J'étais à Rome avec les dirigeants du monde entier quand j'ai entendu parler de ça. On venait de soutenir la candidature de Greg et j'ai entendu qu'il avait jeté un journaliste à terre. Il était en tête des sondages, c'était la veille des élections et je me suis dit : " oh ! c'est terrible il va perdre les élections." Puis je me suis dit : "mais non, je connais bien le Montana, ça va l'aider." Et effectivement ça l'a aidé. [applaudissements de la foule] »

"Pourrissez-les", dit aujourd'hui, en France, un homme qui fut par deux fois candidat à la magistrature suprême. Dans l'expression "responsable politique", Jean-Luc Mélenchon aurait-il oublié le premier des deux termes ?

Frédéric Says

Chroniques

8H19
43 min

L'Invité(e) des Matins

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