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Slogan lors d'une manifestation le 24 janvier 2020

Le pouvoir exécutif face à la défiance des Français

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Les Français nourrissent vis à vis de leurs dirigeants une défiance beaucoup plus importante qu'ailleurs en Europe. Elle s'exprime de plus en plus dans les enquêtes d'opinion à mesure qu'on approche du déconfinement.

Slogan lors d'une manifestation le 24 janvier 2020
Slogan lors d'une manifestation le 24 janvier 2020 Crédits : Romain Lafabrègue - AFP

Alors que dans les pays du Nord de l’Europe, au Danemark ou en Suède notamment, les populations font très majoritairement confiance à leurs institutions et à leurs gouvernants pour affronter la crise sanitaire liée au Covid-19, les Français se distinguent en exprimant majoritairement beaucoup de méfiance, voire une grande défiance, envers leurs dirigeants.

Une enquête réalisée par l’IFOP et publiée par le Journal du Dimanche révèle que 39% des personnes interrogées, seulement, disent avoir confiance dans le gouvernement pour faire face efficacement au coronavirus.

Cette confiance allait bien au-delà des 50% au tout début du confinement, mi-mars, mais il s’agissait là d’un phénomène tout à fait ponctuel lié à l’effet de sidération dû à l’arrivée soudaine de la pandémie.

Car si l’on se réfère à une autre enquête publiée le 5 mars dernier (enquête annuelle baptisée « baromètre de la confiance politique» et réalisée par le CEVIPOF, le Centre d’études de la vie politique française), on retrouve cette forte défiance vis-à-vis des dirigeants et des institutions.

70% des personnes interrogées y déclarent ne pas avoir confiance dans le gouvernement, 67% ne pas faire confiance à Emmanuel Macron et 64% considèrent, plus globalement, que la démocratie ne fonctionne pas correctement dans notre pays.

Tout ça n’est pas nouveau et a déjà fait l’objet de plusieurs études et publications. On peut notamment citer l’essai de Yann Algan et Pierre Cahuc, La société de défiance, publié en 2007, dans lequel on peut lire que la défiance caractérise les français depuis déjà plusieurs décennies.

Nous en avons cependant une illustration toute particulière avec la crise sanitaire actuelle.

Il y a un problème de confiance des gouvernés envers leurs gouvernants et inversement

La défiance s’exprime dans les deux sens, des gouvernés envers les gouvernants et des gouvernants en direction des gouvernés.

Le dernier exemple en date est cette décision prise vendredi, à travers un arrêté paru au journal officiel, qui limite la vente de patchs à la nicotine dans les pharmacies, ceci afin d’éviter que les pharmacies soient dévalisées suite au constat d’un possible effet protecteur de la nicotine contre le Covid-19. 

Nous voyons là une infantilisation de la population de la part du gouvernement. Le pouvoir exécutif estime qu’il ne peut pas faire confiance aux citoyens, que malgré les recommandations et les appels à ne pas se ruer sur les patchs à la nicotine, en bons "gaulois réfractaires" et indisciplinés, les français feront l’inverse de ce qui leur est demandé.

Et en vertu de ce peu de confiance accordé à la population, le pouvoir exécutif (celui qui gouverne aujourd’hui comme ceux qui l’ont précédé par le passé) a pris pour habitude ne pas toujours dire la vérité.

Nous en avons une illustration avec les messages contradictoires concernant les masques de protection. Alors qu’ils semblent s’avérer particulièrement efficaces pour lutter contre la propagation du virus, le discours officiel, au tout début du confinement, s’est attaché à minimiser leur utilité. 

C’est utile aux soignants, affirmait le gouvernement, mais l’individu lambda, lui, n’en a pas besoin. Au contraire, le masque était plus un problème qu’une solution nous expliquait-on alors.

Aujourd’hui, on sait qu’il s’agissait vraisemblablement de masquer la pénurie de stocks dont disposait la France. Et ça, parce que certains, parmi nos dirigeants, ont sans doute craint qu’on leur reproche de ne pas avoir anticipé.

Le résultat de ces petits arrangements avec la vérité est qu’un nombre de plus en plus important de nos concitoyens nourrissent une méfiance à priori envers le pouvoir en place. Ils le soupçonnent systématiquement de louvoyer et d’avoir une intention cachée. 

Par exemple, concernant la chloroquine, les hypothèses les plus farfelues ont circulé pour expliquer les réticences du gouvernement à en autoriser la prescription.

"C’est un médicament pas cher, affirmaient certains, ça n’arrange pas les laboratoires pharmaceutiques de le fabriquer. Ils ne vont pas gagner d’argent. C’est pour cette raison qu’on ne veut pas l’autoriser".

D’autres ont avancé la rivalité entre le mari de l’ex-ministre de la santé, Agnès Buzyn, et le professeur Didier Raoult. C’était donc le caprice d’un puissant qui bloquait l’autorisation et la diffusion d’un médicament présenté alors comme un remède miracle. 

La défiance a priori peut rapidement tourner au complotisme

La même défiance s’exprime suite à la décision d’Emmanuel Macron de rouvrir les écoles à partir du 11 mai.

Pour justifier cette décision, le chef de l’Etat a expliqué qu’il s’agit d’éviter à des enfants en décrochage scolaire, notamment dans les quartiers et milieux défavorisés, d’être pénalisés plus longtemps. 

Mais la machine à soupçons s’est aussitôt mise en route : "Pas du tout. Pensez-vous. Ce que veut le président, c’est mettre les enfants à l’école pour remettre les parents au travail afin de faire redémarrer l’économie. Parce qu’il n’a que ça en tête, Emmanuel Macron, faire bosser les gens pour faire de l’argent !"

Face à cette défiance, on peut voir que le pouvoir exécutif essaie de se décharger un peu de ses responsabilités. Pendant plusieurs semaines, il s’en est remis à la parole des scientifiques. C’était uniquement sur leurs conseils que les décisions étaient prises.

Aujourd’hui, le président de la République semble avoir repris la main. Il a décidé la réouverture des écoles le 11 mai contre l’avis du Conseil Scientifique. 

Mais face au risque que représente cette décision et pour répondre à l’avance au procès qui lui est fait de vouloir redémarrer l’économie à tout prix, il a décrété que la reprise des cours aurait lieu uniquement sur la base du volontariat.

Ce sont donc les parents qui vont décider de renvoyer ou pas leurs enfants en classe.

Au-delà de la confusion que tout ça crée, aujourd’hui, dans la gestion de cette crise, nous savons qu’après coup, l’exécutif devra rendre des comptes. C’est la règle en démocratie. 

Et il lui sera fait des procès de toutes sortes, juridiques comme politiques.

Certains seront sans doute légitimes. D’autres relèveront, à tort ou à raison, du procès d’intention.

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