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Emmanuel Macron, le 11 janvier 2018.

Emmanuel Macron et le "romanesque"

4 min
À retrouver dans l'émission

Le quinquennat de Nicolas Sarkozy a ressemblé à une série télévisée. Celui de François Hollande à un tableur excel. Emmanuel Macron veut faire du sien un "roman". Dans un documentaire diffusé hier sur France 3, le président de la République fait l'éloge de l'absolu et du romanesque.

Emmanuel Macron, le 11 janvier 2018.
Emmanuel Macron, le 11 janvier 2018. Crédits : Vincenzo Pinto - AFP

Dans ce documentaire, "la fin de l'innocence", Emmanuel Macron analyse la première année de son mandat. On pourrait gloser sur cet épanchement, lui qui jugeait sévèrement les commentaires de François Hollande face à deux journalistes dans un livre. Une "présidence bavarde", regrettait Emmanuel Macron. Mais visiblement, comme pour le chasseur, il y a le bon et le mauvais commentaire de soi-même. 

Cela dit, il ne faudrait pas limiter ce documentaire à son aspect parfois hagiographique.  Emmanuel Macron, manifestement en confiance face à la caméra de Bertrand Delais, dit des choses. Parmi celles-ci, reviennent sans cesse les notions de "romanesque" et d'"absolu". 

"Je suis profondément convaincu que la faiblesse de nos démocraties contemporaines, c'est le nihilisme et l'affaissement moral post-moderne. Au fond, il n'y a plus d'aventure importante parce qu'on ne risque plus notre vie. (...) Si on n'a pas une vision conquérante de ce qu'est l'Europe, sensuelle, sensible, amoureuse, on n'y arrivera pas... L'Europe a besoin à nouveau d'un grand roman, de grands films... d'un imaginaire positif".

L'exercice du pouvoir démocratique n'est pas froid et dépassionné, nous dit Emmanuel Macron. C’est au contraire un roman, un imaginaire, une aventure. L'on voit l'idée de s'abstraire des étiquettes : lui, le président haut-fonctionnaire, passé par Bercy et l'ENA, veut éloigner l'image d'un centrisme techno, gris et mou.

Avec cet éloge du romanesque, on touche au paradoxe du macronisme. D'un côté, l'injonction à s'adapter au réel, l'éloge du pragmatisme, du réalisme face à la mondialisation. De l'autre, l'appel à l'absolu, au roman et au rêve. 

D'où l'impression que le discours est un oxymore permanent. Le Don Quichotte sorti de l’ENA. Lucien de Rubempré passé par la commission Attali. Le "cercle de la raison" qui se présente comme le cercle de la passion. 

Peut-être avez-vous vu cette publicité pour une école de commerce. Son slogan : « entrez rêveur, sortez trader ». C’est l’inverse que veut montrer Emmanuel Macron, entré banquier, sorti rêveur. La rhétorique du romanesque a d’ailleurs imbibé les éléments de langage de ses ministres, à l’image de Marlène Schiappa hier sur France Culture. 

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Le renversement vaut aussi pour ses adversaires. Si lui représente l’incarnation du souffle romantique, alors ses contradicteurs seraient les partisans de la tiédeur, de l’instanéité, de l’anecdotique. C’est ainsi, sans doute, qu’il faut comprendre cette phrase : 

"Les gens qui pensent que la France, c’est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale plus, une République dont on ne connaît plus l’odeur et des principes qu’il  fait bien d’évoquer parce qu’on s’est habitué à eux et qu’on invoque la tragédie dès qu’il faut réformer ceci ou cela, et qui pensent que, en  quelque sorte, le summum de la lutte, c’est les 50 euros d’APL, ces gens-là ne savent pas ce que c’est que l’histoire de notre pays.  L’histoire de notre pays, c’est une histoire d’absolu."

« Vous n’avez pas le monopole du cœur », entendait-on en 1974. « Vous n’avez pas le monopole du romanesque », semble dire aujourd’hui Emmanuel Macron à ses adversaires. Avec ce retournement rhétorique, le président "En Marche" veut peindre l'extrême-gauche et l'extrême-droite en idéologues du réalisme plan-plan, étriqué, petit... Le chef de l’État est à deux doigts de ressusciter des slogans de mai 68 : "L’imagination au pouvoir" ou "soyons réalistes, demandons l’impossible". 

Aux États-Unis, il avait d’ailleurs appelé les étudiants à briser les règles. Un laissez-faire enthousiasmant... mais démenti au même moment par les pelleteuses encore chaudes de Notre-Dame-des-Landes qui venaient de détruire le "rêve" de ceux, justement, qui voulaient suivre d’autres règles. 

Alors comment comprendre cet éloge de l’imaginaire ? Est-un artifice de communication ou un grand dessein ? 

En d'autres termes, s’agit-il de déguiser des politiques ultra-classiques avec un apparat flatteur ? Sans doute, mais pas seulement. Il est incontestable qu’Emmanuel Macron a ravivé la voix de la France dans le monde.

S’agit-il de cacher une dérive monarchique derrière le masque du romanesque ? Il est vrai que les romans mettent en scène plus souvent les rois que les hauts-fonctionnaires.   

Mais surtout, il est curieux de vanter autant l’imaginaire français en pensée et de si peu le flatter en actes : la baisse de l’impôt sur la fortune répond-elle à l’imaginaire français, pétri d’égalité ? 

Les accolades à Donald Trump répondent-elles à l’imaginaire français, gorgé d’indépendance vis-à-vis des États-Unis ? 

L’usage du vocable de la start-up nation (b to b et autres process) répond-il à l’imaginaire français, jaloux de sa langue, adorateur de la francophonie ? 

Finalement, débarrassé de tous ses oripeaux rhétoriques, l’imaginaire vanté par Emmanuel Macron se résume en bonne partie à son mantra, répété encore hier soir : « l’esprit de conquête ». Un esprit de conquête dont on ne sait, à chaque fois qu'il le prononce, si Emmanuel Macron le revendique pour sa personne, pour le pays ou pour les deux. 

Frédéric Says

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