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Emmanuel Macron, le 14 novembre 2019.

L'émotion politique et la décision publique

3 min
À retrouver dans l'émission

"Bouleversé" par un film, Emmanuel Macron a demandé à son gouvernement d'agir pour les quartiers populaires. Un exemple, avec d'autres, qui interroge sur le rôle de l'émotion dans la prise de décision.

Emmanuel Macron, le 14 novembre 2019.
Emmanuel Macron, le 14 novembre 2019. Crédits : Eliot Blondet - AFP

C'est une petite indiscrétion, nichée au cœur du Journal du dimanche. Selon l'hebdomadaire, Emmanuel Macron a été « bouleversé » par le film "Les Misérables", de Ladj Ly, qui raconte la vie sous tension d'une cité en Seine-Saint-Denis. 

Touché par ce récit, le président a demandé au gouvernement de "trouver des idées pour améliorer les conditions de vie" dans les quartiers populaires. 

Alors nous voici pris d'un doute : faut-il un long-métrage pour faire prendre conscience à l'exécutif des grands enjeux de société ? 

En ce cas, on ne saurait trop conseiller à la cinémathèque de l’Élysée de se procurer le film « La loi du marché » pour légiférer contre la précarité ; « Au nom de la terre » pour lutter contre le malaise paysan ; ou « Demain » contre le réchauffement climatique. Voire « Les Bronzés », pour étudier la solitude de la classe moyenne entre deux âges... 

Certes, il ne s'agit là que d'un indiscret dans un journal, issu d'un propos rapporté. Pourtant, ce n'est pas le seul exemple de ce type.

Mea culpa

Prenez les violences faites aux femmes. Le gouvernement, là encore, semble découvrir la réalité en regardant un écran. 

Il aura fallu que l'actrice Adèle Haenel raconte face à la caméra de Médiapart les agressions sexuelles dont elle accuse le réalisateur Christophe Ruggia - et qu'elle dise plus globalement son manque de confiance envers la justice -  pour que la garde des sceaux le reconnaisse : oui, il y a bien des dysfonctionnements dans la prise en charge des victimes de violences sexistes et sexuelles. 

Nicole Belloubet fait à ce sujet une sorte de mea culpa, dans le Journal du dimanche (encore lui). Initialement, elle avait pourtant défendu l'appareil judiciaire. Mais entre temps, le témoignage d'Adèle Haenel a fait le tour du monde. Un électrochoc, après de nombreuses enquêtes sur les féminicides, notamment dans Le Monde et Libération

Il aura donc fallu tout cela pour que la ministre reconnaisse la portée du malaise. 

Comment comprendre ces deux exemples ? 

Il y a plusieurs hypothèses. 

D'abord, la sincérité. Oui, le film de Ladj Ly est d'une précision redoutable. Juste assez brut pour prendre le spectateur aux tripes. Juste assez nuancé pour parler à son intellect. 

C'est le propre d'une œuvre de fiction de nous faire ressentir ce qu'un rapport administratif peine à nous dépeindre. 

C'est le propre d'un témoignage intime que de porter une part d'universel, bien plus parlante que des statistiques de plaintes ou de mains courantes. 

D'ailleurs, Jacques Chirac, ému par le film « Indigènes », avec Jamel Debbouzze, n'avait-il pas décidé d'augmenter les pensions des anciens combattants étrangers ? 

Deuxième hypothèse : il s'agit de coup de communication. En faisant symbiose avec l'émotion du public, nos dirigeants espèrent réduire la distance qui leur est reprochée, l'insensibilité dont ils se trouvent accusés. Après le syndrome « un fait divers, une loi », voici poindre le mécanisme : « un film, une loi ». 

Troisième hypothèse : les canaux d'information de l'exécutif sont défaillants. 

Est-ce parce que des petits chefs veulent se faire bien voir et présentent la réalité sous son jour le plus favorable ? 

Est-ce parce que le Parlement peine à jouer son rôle de contrôle et d'évaluation des politiques publiques ? 

Est-ce parce que la République en marche manque pour l'heure d'un enracinement profond sur le terrain ? 

Ou est-ce à cause de l'entre-soi sociologique que certaines réalités sont ignorées ou minorées ? 

Alors on ne pourra pas, bien sûr, se plaindre que la presse et les arts constituent la boussole d'un gouvernement. Mais il ne serait guère rassurant, pour définir le cap, qu'il s'agisse de l'unique instrument.

Frédéric Says

Chroniques
8H19
43 min
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