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Lors de son vol vers New York, le président français s'est laissé aller à quelques confidences. S'il considère les manifestations de la jeunesse "utiles", il suggère aussi de mettre la pression sur la Pologne.

Les pays de l'Est, boucs émissaires des discours politiques ?

4 min
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"Qu'ils aillent manifester en Pologne" a lancé Emmanuel Macron à propos des défilés contre l'inaction climatique. Une pique qui vient s'ajouter à une longue liste de reproches adressés, depuis des années, aux pays d'Europe de l'Est.

Lors de son vol vers New York, le président français s'est laissé aller à quelques confidences. S'il considère les manifestations de la jeunesse "utiles", il suggère aussi de mettre la pression sur la Pologne.
Lors de son vol vers New York, le président français s'est laissé aller à quelques confidences. S'il considère les manifestations de la jeunesse "utiles", il suggère aussi de mettre la pression sur la Pologne. Crédits : Philippe Wojazer - AFP

« Qu'ils aillent manifester en Pologne » : voici donc la réaction d'Emmanuel Macron aux défilés de la jeunesse, en France, contre l'inaction climatique. 

Cette injonction est intéressante à décortiquer. 

Il y a d'abord la méthode "c'est pire ailleurs". Argument facile, mais pas infondé.

La Pologne fait partie des pays qui bloquent toute réglementation plus exigeante de l'Union européenne en matière d'énergie propre. Le président français n'a pas tort quand il désigne Varsovie parmi les mauvais élèves. Les centrales à charbon fournissent 80% de l'électricité polonaise. Résultat : presque deux fois fois plus d'émissions de CO2 par habitant que la France. 

La Pologne, par la voix de son ambassade à Paris, a tout de même rétorqué que ses émissions de dioxyde de carbone avaient baissé de 30% en quarante ans. 

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Si Emmanuel Macron s'en prend nommément à la Pologne et pas à d'autres "cancres", c'est parce qu'il sait que Varsovie est isolée dans la classe européenne. Sur le respect de l’État de droit, en particulier. Bruxelles a d'ailleurs déclenché une procédure pouvant mener à des sanctions, en raison des réformes du gouvernement polonais qui mettent à mal l'indépendance de la justice. 

Mais la sortie d'Emmanuel Macron révèle aussi beaucoup de non-dits. Cette pique à la Pologne (qui, après tout, n'avait rien demandé dans cette controverse mêlant les manifestants français, Greta Thunberg et l'exécutif) ; cette pique, donc, vient rejoindre la longue liste de reproches adressés aux pays de l'Est par les responsables politiques français.

Et pas plus tard que lors des dernières élections européennes...

Au cours des débats télévisés, quel fut l'un des clivages mis en avant ? "Faut-il faire entrer les Balkans dans l'Union européenne" ? Puisque la question de la Turquie dans l'UE n'est plus d'actualité, la cible s'est déplacée... vers l'Albanie. 

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Bien sûr, le vocable « pays de l'Est » lui-même est trop simplificateur, il masque les divergences d'intérêts et de culture entre différentes régions peu semblables. Mais en réalité, ce terme décrit bien l'imaginaire des pays d'Europe occidentale vis-à-vis de leurs voisins d'Europe centrale.  

Peut-être cet amalgame est-il lié à l'élargissement de 2004, quand dix pays sont entrés d'un coup dans l'Union européenne, de l'Estonie (au Nord) à la Hongrie (au Sud). 

Un an après, le référendum sur la constitution européenne. Une grande partie de la campagne en France se focalise sur le "plombier polonais", qui serait l'incarnation du dumping social. A l'époque, un certain Jean-Luc Mélenchon n'avait de cesse, lui, de vitupérer, contre la Lituanie. Ecoutez cet échange avec un militant socialiste :

"- les nouveaux entrants de l'Est...        
- Eh bien qu'ils aillent se faire foutre ! Les Lituaniens... T'en connais un, toi, de Lituanien ? J'en ai jamais vu un, moi !" (extrait de l'Emission envoyé spécial, diffusée sur France 2 le 2 juin 2005).

En Grande-Bretagne, plus récemment, le référendum du Brexit s'est joué aussi sur le thème des travailleurs est-européens, qui profiteraient des frontières ouvertes et des allocations britanniques. 

Alors émettons une hypothèse : la classe politique est-elle décomplexée à propos des pays de l'Est ? 

Comme si dans l'inconscient collectif, il était devenu inacceptable de dénigrer les pays africains – Nicolas Sarkozy en sait quelque chose depuis le discours de Dakar ; comme si il fallait ménager la Russie, cette puissance incontournable ; comme s'il fallait éviter les brouilles avec nos alliés allemands et américains... Et comme si, tout compte fait, les pays de l'Est étaient encore la seule zone géopolitique, qu'on pouvait envoyer publiquement sur les roses. 

Pourquoi ?  

Ces contrées, passées en quarante ans d'un bloc à l'autre (du communisme au libéralisme) sont régulièrement accusées d'avoir un engagement européen un peu trop tiède... Et d'être plus tournés vers Washington que vers Bruxelles. D'ailleurs ça ne date pas d'hier : au moment de la guerre en Irak, Jacques Chirac s'en était pris publiquement à la Pologne, à la République Tchèque et à la Hongrie, trois pays qui ont soutenu l'intervention américaine : 

"Si, sur le premier sujet difficile, on se met à donner son point de vue indépendamment de toute concertation avec l'ensemble dans lequel on veut entrer [l'Union européenne], alors, ce n'est pas un comportement bien responsable. En tous les cas, ce n'est pas très bien élevé. Donc, je crois qu'ils ont manqué une bonne occasion de se taire." (le 18 février 2003) 

En bref, les Polonais ne se taisent pas assez, et en plus ils polluent.

Alors que nous dit la philippique d'Emmanuel Macron, en ciblant la Pologne sur l'écologie ? 

D'une part : personne ne peut faire la révolution verte seul chez lui. C'est vrai, mais il faudrait aussi mettre en question l'abaissement général des droits de douanes, qui permet aux marchandises de circuler librement, produites toujours plus loin des marchés qui les consomment - notamment dans des pays à faibles règles écologiques. 

Mais la phrase du président raconte aussi son souhait d'une Europe plus intégrée, où le droit de blocage d'un seul pays est vécu comme une ineptie du passé. 

L'Europe d'Emmanuel Macron se veut une Europe à plusieurs vitesses, à plusieurs clubs. Il y a ceux qui veulent aller plus vite, ceux qui veulent aller moins vite. Et les premiers n'hésitent plus à mettre la pression aux seconds. Quitte à ébrécher la sacro-sainte unité européenne, quitte à ébranler un peu plus la devise de l'UE : « unis dans la diversité ».

Frédéric Says

Chroniques
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42 min
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