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Benoît Hamon (photo), Florian Philippot et François Asselineau ont obtenu en justice le droit de participer au débat des européennes, prévu demain soir sur France 2. France télévisions a fait appel, au nom de la "liberté éditoriale".

Les juges doivent-ils choisir qui a le droit de débattre à la télévision ?

4 min
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Ou le risque d'une vie démocratique transformée en champ de bataille juridique.

Benoît Hamon (photo), Florian Philippot et François Asselineau ont obtenu en justice le droit de participer au débat des européennes, prévu demain soir sur France 2. France télévisions a fait appel, au nom de la "liberté éditoriale".
Benoît Hamon (photo), Florian Philippot et François Asselineau ont obtenu en justice le droit de participer au débat des européennes, prévu demain soir sur France 2. France télévisions a fait appel, au nom de la "liberté éditoriale". Crédits : Thomas Samson - AFP

Les trois candidats avaient saisi le tribunal administratif en urgence, furieux de ne pas être conviés sur le plateau. Et surprise : le juge est allé dans leur sens : il oblige France télévision et France Inter, qui co-diffusent ce débat, à inviter Benoît Hamon (ancien candidat du PS, fondateur du mouvement Génération.s), Florian Philippot (ex-numéro 2 de Marine Le Pen, fondateur du mouvement "Les patriotes") et François Asselineau (candidat à la dernière présidentielle, partisan de la sortie de l'Union européenne). Ils s'ajouteront aux neuf représentants politiques déjà invités.

Dans leur décision, les juges mettent en avant l'obligation de "pluralisme" des organisateurs. C'est un jugement inédit, affirment les bons connaisseurs du dossier. D'ailleurs, pendant la présidentielle, TF1 avait pu organiser un débat à seulement cinq candidats - en éliminant du casting la moitié des prétendants.

Cet épisode est intéressant pour plusieurs raisons. D'abord, il nous dit la difficulté d'organiser une confrontation politique. Comment trouver l'équilibre entre la pluralité et l'intelligibilité ? En somme, comment faire pour qu'on y comprenne quelque chose ? 

Sur un plateau de neuf débatteurs, chacun dispose d'environ huit minutes de temps de parole cumulé au cours de la soirée. Sans compter les risques d'interruption, les cacophonies, les digressions. A douze, cela risque d'être encore plus confus. Faisable, mais confus. Précisons que France Télévisions a décidé de faire appel, au nom de la "liberté éditoriale". Selon nos informations, cet appel sera examiné cet après-midi. 

Cette polémique revient à poser une question insoluble : qui est légitime pour passer à la télévision ? 

Question encore plus difficile pour les élections européennes ! Pourquoi ? Parce que ce scrutin suscite beaucoup, beaucoup de listes. C'est une élection à un seul tour, autrement dit : pas de vote utile, chacun sa chance. Par ailleurs, le seuil de remboursement des frais de campagne est assez bas : 3% des suffrages. Cela donne donc envie à une multitude de mouvements de se mettre sur la ligne de départ : Parti du vote blanc, Parti animaliste, Parti pour l'esperanto... La dernière fois, en 2014, il y avait pas moins de... 21 listes. 

Imagine-t-on un débat télévisé à 21 ? Non, évidemment, sinon cela tournerait au speed-dating politique. Ou à une succession de slogans-minute sans contradiction. 

Dès lors, le curseur entre lisibilité et pluralisme n'est pas si simple à placer. 

D'autant qu'avec toutes ces listes, vous avez l'effet « paquet de kleenex » : vous en tirez une, c'est toute la boîte qui vient. Par exemple, le Parti communiste n'était pas convié à ce débat, il a lancé une campagne d'indignation sur les réseaux sociaux, il a finalement obtenu son fauteuil. 

Mais ensuite, tous les partis qui estiment être (au moins) aussi représentatifs que le PCF ont toqué à la porte de France 2. D'où les recours administratifs que nous évoquions. Et ce n'est pas fini. Depuis la victoire de Benoît Hamon et consorts au tribunal, Jean Lassalle et Lutte ouvrière lancent eux aussi une procédure pour être invités au débat de demain soir. Et ils ne sont pas les seuls : 

République de la procédure

Cet épisode dit aussi quelque chose de plus large sur notre vie politique : elle se joue de plus en plus devant les tribunaux. 

On ne parle pas ici simplement de la dernière présidentielle, où la véloce mise en examen d'un candidat a tout changé. 

Évoquons aussi les plaintes déposées contre l’État par des militants de causes diverses. 

Pas plus tard qu'hier, la Ligue de protection des oiseaux a attaqué en justice l’État français pour non-protection d'espèce protégées. Pensez également au recours des ONG contre "l'inaction climatique" du gouvernement. Plainte contre l’État, également, de familles de djihadistes français détenus en Irak et en Syrie. 

Or si chacune de ces causes, individuellement, peut s'expliquer, elle prépare en réalité une société peu appétissante. Où c'est le tampon d'un juge qui décidera d'un cap politique ou d'un débat démocratique. 

Certes, le droit est évidemment au fondement de la démocratie, mais il ne peut être que l'arbitre précautionneux de celle-ci - et non pas son terrain de jeu. Sans quoi, nous irons vers une République de la procédure. Où la délibération collective est effacée par la plainte individuelle. Où les tribuns sont remplacés par les tribunaux. Appelons-en à Rousseau pour finir : « si l'on demandait quel est le plus vicieux de tous les peuples, je répondrais sans hésiter que c'est celui qui a le plus de lois ».

Frédéric Says

Chroniques

8H19
38 min

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