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Y aurait-il une certaine uniformité dans les titres de livres politiques ?

Billet politique : ce que je peux enfin vous dire

4 min
À retrouver dans l'émission

Ne trouvez-vous pas que les titres de livres politiques se ressemblent ces temps-ci ?

Y aurait-il une certaine uniformité dans les titres de livres politiques ?
Y aurait-il une certaine uniformité dans les titres de livres politiques ? Crédits : Damien Meyer - AFP

Les livres politiques se vendent mal en général. Et à quelques exceptions notables, les piles d'ouvrages de nos chers dirigeants finissent largement au rebut, après avoir intéressé au plus quelques milliers de lecteurs. 

Il semble qu'un remède ait été déniché. Une astuce marketing redoutablement efficace, que vous avez peut-être remarqué dans les librairies. Désormais, un livre de souvenirs politiques ne s'appelle plus des "mémoires" - terme apparemment trop ringard. Il portera plutôt un titre vaguement mystérieux du genre : « tout ce que je n'ai pas pu dire jusqu'à aujourd'hui ». 

Prenez le dernier opus de Ségolène Royal, comment s'appelle-t-il ? « Ce que je peux enfin vous dire ». A ses côtés dans les rayons, Philippe de Villiers : « Le moment est venu de dire ce que j'ai vu ». Il voisine avec l'ouvrage de Jean-Louis Debré : « Ce que je ne pouvais pas dire ». Tout récemment encore, l'ex-bras droit de François Fillon, Serge Grouard, nous offre lui son récit intitulé « Ce que je voulais vous dire ». Et l'on passe sur l'ancien ministre du budget Christian Eckert, qui a titré le sien « Un ministre ne devrait dire ça », dans un clin d’œil éditorial au livre de confidences avec François Hollande. 

En somme, ces couvertures aguicheuses vous proposent d'entrer dans un monde de secrets trop longtemps retenus, de vérités trop longtemps tues, de mots trop longtemps contenus. Comme si le monde de l'édition politique s'apparentait désormais à un pèlerinage à Lourdes où des cohortes de muets retrouvaient soudainement la parole. 

Vérités cachées

Certes, les maisons d'édition sont là pour diffuser au maximum leurs auteurs, comment le leur reprocher ? Mais il y a autre chose. Ces collections de titres disent aussi beaucoup de notre société politique, du climat démocratique ambiant. 

Car comment comprendre ce vocable, et surtout son succès dans les librairies ? En creux, derrière ces titres, il y a l'idée fondamentale que les responsables publics cachent la vérité, de manière plus ou moins concertée avec les journalistes. Que la parole est contrainte. Enserrée. Dictée au mieux par le politiquement correct, au pire par des intérêts obscurs. Tous ces livres pourraient être sous-titrés « enfin la véritable vérité vraie qu'on vous cache depuis trop longtemps » (tiens d'ailleurs, sur franceculture.fr, on mettra ce titre : « billet politique, ce que je peux enfin vous dire », il n'y a pas de raison de se priver.)

Le paradoxe, c'est que ces auteurs "enfin libres de leur parole" sont souvent ceux qui monopolisent les médias depuis des années. Des Pangloss omniprésents. Des bavards qui nous affirment aujourd'hui qu'ils tenaient leur langue hier. Étaient-ils hypocrites à l'époque ou sont-ils excessifs désormais ? 

Convenons-en : il y a peu de studios, peu de rédactions en France, qui n'aient reçu un jour Jean-Louis Debré ou Ségolène Royal... 

Et cela fait partie des limites à ce type de livre : à force de nous vendre du sulfureux et de l'inédit, l'attente risque d'être déçue. La couverture nous annonce du piquant ? Par contraste les pages suivantes peuvent se révéler fades ou convenues. Regorger de révélations qui n'en sont pas tout à fait. 

Un exemple ? Le livre de Ségolène Royal. Parmi les chapitres les plus passionnants, il y a celui sur les attaques sexistes dont elle a fait l'objet. Attaques crasses, indéniables... Mais l'auteure, ancienne candidate à la présidentielle, écrit qu'elle se décide enfin à « briser le silence », qu'elle s'est tue jusque là, qu'elle n'en avait pas parlé. Elle avait pourtant largement évoqué ces attaques, y compris en campagne. Voici une archive d'un meeting avant la présidentielle 2007, il y a 11 ans [extrait sonore] : 

"J'écoutais l'un de mes compétiteurs [à la primaire socialiste, ndlr] dire, à la fin du débat : "elle aurait mieux fait de rester chez elle au lieu de lire ses fiches cuisine !"

Et on compte bien d'autres exemples de ces vrais faux secrets, comme l'a relevé le site du Huffington Post. Bien sûr, l'art de la politique comporte ses codes, sa temporalité, sa nécessaire diplomatie qui peut amener à taire ce que l'on ressent sur le moment. C'est d'ailleurs le principe des "Mémoires", souvent passionnants pour qui aime l'Histoire. 

Mais en l'occurrence, cela pose la question de la responsabilité démocratique. Faut-il surfer sur l'idée que les responsables publics sont bâillonnés ? Pour susciter du désir pour la politique, faut-il promettre des vérités cachées ? 

N'y a-t-il pas là, au nom d'objectifs commerciaux, le risque d'abîmer un peu plus le monde politique que l'on a prétendu servir ? 

N'y a-t-il pas le risque, pour gagner un peu plus de lecteurs, de dégoûter un peu plus d'électeurs ?

Frédéric Says

Chroniques
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