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La présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen a présenté hier son équipe. Dont un commissaire européen chargé de "protéger notre mode de vie européen". Les eurodéputés doivent encore se prononcer sur cette équipe.

Faut-il reprendre les thèmes de l'adversaire pour mieux le combattre ?

4 min
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"Protéger notre mode de vie européen" : voici la mission confié à l'un des nouveaux commissaires européens.

La présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen a présenté hier son équipe. Dont un commissaire européen chargé de "protéger notre mode de vie européen". Les eurodéputés doivent encore se prononcer sur cette équipe.
La présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen a présenté hier son équipe. Dont un commissaire européen chargé de "protéger notre mode de vie européen". Les eurodéputés doivent encore se prononcer sur cette équipe. Crédits : Kenzo Tribouillard - AFP

Qui a dit que l'actualité européenne était plate, sans surprise et sans remous ? Hier, la nouvelle équipe de la Commission européenne était dévoilée, avec par exemple la Française Sylvie Goulard en charge du marché intérieur, l'Espagnol Josep Borrell aux affaires extérieures, l'Italien Paolo Gentiloni à l'économie. Jusqu'ici, rien de très surprenant. 

Pourtant, très vite, c'est l'intitulé de l'un des postes qui a suscité les interrogations. Il existe désormais un commissaire chargé de "défendre notre mode de vie européen" (le Grec Margaritis Schinas), et son périmètre comprend notamment la question des migrations. 

Scandale immédiat chez une partie de la gauche. L'ex-eurodéputé Guillaume Balas, proche de Benoît Hamon, estime que la gauche et les écologistes ne peuvent l'accepter. Même opinion chez Raphaël Glucksmann, élu avec le PS-Place publique et chez Philippe Lamberts, le patron belge du groupe écolo au parlement européen. 

Au premier abord, il est vrai qu'il y a de quoi s'interroger.

Oui, que cherche à nous dire cet intitulé ? Que les migrants menacent le mode de vie européen ? 

Est-ce le retour du ministère de l'immigration et de l'identité nationale, crée en 2007 par Nicolas Sarkozy, en version UE ? 

L'initiative est d'autant plus intrigante que la présidente de la Commission, qui a décidé de ce poste, n'est autre qu'Ursula Von der Leyen, ancienne ministre d'Angela Merkel. La chancelière qui avait précisément assumé l'accueil d'un million de demandeurs d'asile en Allemagne, avec ces mots : « nous le pouvons » ("Wir Schaffen Das"). 

Néanmoins, quand on creuse davantage, la nuance s'impose. Il faut lire la lettre de mission destinée à ce commissaire chargé de la protection du mode de vie européen. 

Le fameux « european way of life » y est décrit comme celui de "la solidarité, de la tranquillité d'esprit et de la sécurité". Le document souligne la nécessité d'une "attention soutenue à l'intégration", d'une "immigration légale bien organisée". "C'est à la fois une chance et une nécessité pour l'Europe", est-il écrit. Loin du discours d'un Orban ou d'un Salvini. 

La lettre de mission estime par ailleurs, dans une allusion aux derniers résultats électoraux, qu'il faut "apaiser et se confronter" ("to adress and allay") aux "peurs et aux préoccupations légitimes quant à l'impact de l'immigration irrégulière sur notre économie et notre société". 

Alors les contempteurs de l'intitulé du poste sont-ils allés trop vite ? Ont-ils réagi au titre, sans prendre connaissance du contenu, comme le font beaucoup d'utilisateurs des réseaux sociaux en commentant des articles de presse ? 

L'épisode est en tout cas intéressant  car il soulève beaucoup de questions politiques...

Et notamment celle-ci : comment combattre les partis populistes anti-immigration, qui enregistrent partout en Europe des scores en hausse ? Faut-il se placer sur leur terrain, sur leurs thèmes, ou pas ? 

C'est ce qu'on appelle parfois la "triangulation" en politique. 

L'intellectuel Jean-Marie Domenach estimait dans son livre La propagande politique que « la discussion rationnelle des thèmes de l'adversaire est généralement interprétée comme un signe de faiblesse ». 

Cette question est posée aussi en France, en ce moment, et là encore sur l'immigration. 

Emmanuel Macron a demandé un débat sur la question migratoire au parlement. Ce sera le 30 septembre à l'Assemblée nationale. L'idée du chef de l’État, c'est d'évoquer ce sujet important sans se faire dicter le calendrier par le Rassemblement national. L'exécutif estime qu'il vaut mieux prendre de front cette thématique de l'immigration, y apporter ses propres réponses... Plutôt que de refouler le sujet, quitte à ce qu'il revienne en boomerang au moment de la présidentielle. 

Un exemple est dans tous les esprits... 

Ou plutôt un contre-exemple : Lionel Jospin en 2002. Premier ministre sortant, il est auréolé d'un bilan économique flatteur : 1 million de chômeurs en moins. Mais des phrases maladroites sur le « sentiment d'insécurité » donnent l'impression d'un déni. Le socialiste est congédié dès le 1er tour, au profit de deux candidats qui martèlent sur la thématique oubliée du programme jospinien. Le candidat PS confessera après-coup : "j'ai été naïf". 

En un sens, ce que tente Emmanuel Macron - de même que la Commission européenne, tous deux sous la menace de la droite dure -,   c'est un remake inversé du célèbre « vous n'avez pas le monopole du coeur ». Un remake qui deviendrait ici « vous n'avez pas le monopole de l'immigration ». 

En somme, la stratégie est de prendre une position intermédiaire, entre l'apologie des frontières ouvertes et celle des frontières hermétiques. Entre ceux qui dénoncent "l'Europe-forteresse" et ceux qui dénoncent "l'Europe-passoire". 

Cela peut fonctionner à court terme. Oui, mais à condition ensuite d'apporter des solutions durables, réfléchies, efficaces... Faute de quoi, les adeptes de la triangulation s'exposent à un retour de flamme.

Frédéric Says

Chroniques

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