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Incident de séance, à l'Assemblée nationale.

Notre vie politique doit-elle se policer ?

4 min
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Plusieurs initiatives visent à mieux encadrer les débats et à juguler les dérapages d'élus. Jusqu'où ?

Incident de séance, à l'Assemblée nationale.
Incident de séance, à l'Assemblée nationale. Crédits : Fred Dufour - AFP

Face au bavardage des élèves, l'idée revient régulièrement de placer un deuxième professeur dans la classe. Faudra-t-il en faire de même dans les hémicycles politiques ? Un deuxième président de séance pour surveiller les élus ?

La question de la discipline n'est pas anecdotique : l'on a appris hier que Valérie Pécresse allait ainsi créer un "Violentomètre" au Conseil régional d'Île-de-France. Un instrument de mesure des débordements pour classer les élus, comme le révèle la Lettre A. Le Figaro en détaille le fonctionnement : 

- ceux qui écoutent courtoisement leurs contradicteurs sans les interrompre seront classés en vert. 

- ceux qui vapotent pendant la séance, qui manquent de respect à un autre élu, qui prennent la parole quand ce n'est pas leur tour, qui téléphonent ou "adoptent un comportement de harcèlement sexuel" se verront étiquetés en orange. 

- Le rouge viendra enfin punir les élus qui agressent, blessent ou injurient une autre personne dans l'hémicycle. La classification rouge relèvera du pénal et les concernés seront exclus de l'hémicycle. 

On pourrait d'abord discuter de ces catégories, où le harcèlement sexuel semble moins puni qu'une insulte. Mais surtout, il est intéressant de comprendre comment l'on en arrive là. 

"Caricatural"

Comment ces espaces censés abriter la démocratie, c'est-à-dire la résolution des antagonismes par le dialogue, la codification des conflits par le vote, la recherche de l'intérêt général par l'argumentation... Comment ces écrins de la République en sont-ils réduits à émettre des réglementation anti-violence comme dans une classe difficile de collège sous-doté ? 

La question ne concerne d'ailleurs pas uniquement Valérie Pécresse et le conseil régional d'Île-de-France, dominé par la droite. 

Hier, Richard Ferrand, le président macroniste de l'Assemblée nationale, a proposé de revoir la règle des questions au gouvernement (QAG), ce moment où les députés interpellent l'exécutif :

"Aujourd'hui, disons-le clairement, vous avez les élus de la majorité qui posent des questions pour mettre en lumière les choix de la majorité et du gouvernement. Et vous avez des oppositions qui parfois, sur un mode un peu caricatural, essayent d'expliquer pourquoi tel ou tel choix gouvernemental n'est pas bon". 

Sommes-nous devenu allergiques à la violence verbale ? 

Prenons du recul : sous la IIIème république, les députés étaient lardés de saillies les plus cruelles, parfois en dessous de la ceinture. Nul doute que le "Violentomètre" appliqué à Clemenceau aurait vu rouge à chaque péroraison. 

Une chose a changé cependant : quand un trait d'esprit blessant fusait, en cette fin de XIXème siècle, il ne produisait son ravage que deux fois ; une fois dans la chaleur de l'hémicycle, l'autre dans le journal du lendemain. 

Désormais, la violence est stockée sur les plateformes vidéo, qui les ressassent sans fin. Les députés isolent, coupent et montent leur passage, pour le partager sur les réseaux sociaux. Ils prennent soin, souvent, d'en supprimer les réponses de leur interlocuteurs - en particulier au cas où ces réponses ne tournent pas à l'avantage des premiers. 

Deux minutes de gloire

Dès lors, les interventions les plus diffusées et les plus vues s'apparentent souvent à un concours de punchlines, selon les termes en vigueur sur Twitter. Comme si une partie des débats étaient devenus un enchaînement de sketches. Ce n'est même plus le quart d'heure warholien de célébrité, ce sont les deux minutes de gloire. 

Alors oui, sans doute faut-il renforcer les règles du combat démocratique, pour en exclure les bagarreurs et en favoriser les escrimeurs. La pointe de l'argument plutôt que le coup de tête ad hominem. La finesse plutôt que la bassesse. 

Mais attention à l'excès. Prenons garde à une forme d'hygiénisme démocratique qui censurerait les mécontentements, les protestations, la contradiction. Dans sa sagesse, la loi interdit les poursuites pour diffamation contre les parlementaires. Demain, le risque d'un réglement un peu trop zélé serait de générer une démocratie robotique, sans relief, où des lectures d'amendements techniques succèdent aux votes électroniques. 

Le débat démocratique est une matière vivante : il faut en éliminer la crispation, pas la passion.

Frédéric Says

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