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Emmanuel Macron, le 15 juin 2021.

Janus en campagne

4 min
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La pandémie est-elle derrière nous ? Faute de certitude à ce sujet, l'exécutif est condamné à l'entre-deux...

Emmanuel Macron, le 15 juin 2021.
Emmanuel Macron, le 15 juin 2021. Crédits : Thomas Samson - AFP

Vous êtes « le visage de la crise pour les Français » : voici ce qu'a dit Emmanuel Macron hier à Edouard Philippe. Le président recevait en petit comité son ex-premier ministre pour le décorer de la légion d'honneur. Traditionnel républicaine pour les anciens chefs de gouvernement.

Cette phrase, rapportée par le journal Le Monde, est tout de même curieuse : « le visage de la crise pour les Français ». Forcément, écrit ainsi noir sur blanc, dépourvu d'intonation, d'expressions faciales et de contexte, ce type d'expression est difficile à interpréter.  

S'agit-il, dans la bouche présidentielle, d'un compliment, pour souligner l'implication d'un Edouard Philippe en première ligne face à la pandémie ?

Ou bien est-ce une manière de passer à autre chose, comme pour un mouchoir usagé que l'on jette, après qu'il a fait œuvre utile ? 

Se poser cette question, ce n'est pas seulement faire chronique des petits ressorts psychologiques des uns ou des autres, ce n'est pas uniquement disséquer les anecdotes de la cour, pour en deviner les grâces et les disgrâces. 

C'est aussi comprendre que l'exécutif est dans une situation ambiguë pour la suite. Il aime revendiquer sa gestion de la crise, tout en reconnaissant des lacunes. Mais en même temps, il compte aller de l'avant, offrir des perspectives, garantir des "jours heureux", selon l'expression moult employée l'an dernier.  

C'est d'ailleurs toute la logique du fameux « monde d'après »...

Le monde d'après ne semble pas si différent du monde d'avant. Mais n'est pas tout à fait le même, comme dans le rêve de Verlaine.  

Des changements subreptices apparaissent ça et là, petits signaux d'un micro-changement d'époque...

Tenez, figurez-vous que la ville d'Ibiza veut maintenant en finir avec la sur-occupation touristique, les cohortes de fêtards venus de toute l'Europe en vol low-cost pour ingurgiter un maximum de musique, et pas seulement de musique en un minimum de temps.  

Les Baléares, au large de l'Espagne, veulent désormais accueillir un tourisme plus éco-responsable, plus naturel, plus familial. La crise sanitaire a causé un déclic, explique l'un des élus de l'archipel. Ces îles regrettent de s'être trop donné dans un consumérisme sans fond et sans fin.  

Autre minuscule évolution, qui en dit long : la SNCF va lancer un abonnement spécial pour les télétravailleurs. Ceux qui habitent en dehors des métropoles, qui veulent s'y rendre juste une à deux fois par semaine. Ils bénéficieront désormais d'un tarif sur mesure.  

Il y a donc des usages, des habitudes, des partis pris bousculés par la crise sanitaire. La société ne peut redevenir exactement comme avant. Et on ne peut président, ou gouverner, ou s'opposer exactement comme naguère.  

Les responsables politiques doivent donc tout à la fois faire le bilan de cette période et se projeter pour la suite...

Un regard sur hier, un regard sur demain. Ce côté Janus de la politique s'impose à tous. Et plus encore avec la campagne présidentielle qui arrive.

Une campagne, c'est précisément cela : regarder dans le rétroviseur, c'est à dire défendre ou attaquer un bilan. Mais aussi regarder au loin, proposer ce que Ségolène Royal appelait un « désir d'avenir ».  

Pas simple. Pas simple, pour un gouvernement en place. Dans la rétine du public, il reste comme celui qui a tenu ces angoissantes conférences de presse du jeudi soir. La barbe d’Édouard Philippe, les lunettes de Jean Castex se sont associées dans notre souvenir aux courbes inquiétantes et au vocabulaire indésirable : du "taux de reproduction du virus" aux "tests rhinopharyngés".  

D'où le tour de France tenté par Emmanuel Macron. Pour fuir les conseils de défense sanitaire, pour faire oublier cette période sombre, pour insuffler une euphorie du redémarrage.

Avant le vrai début de la campagne, où le président sortant ne sait pas encore s'il devra miser sur la reconnaissance ou sur l'amnésie.  

Frédéric Says

Chroniques

8H19
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