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"La drogue, c'est de la merde". Le ministre de l'Intérieur choisit des mots directs. A l'instar d'autres responsables politiques.

Le langage politique devient-il de plus en plus grossier ?

3 min
À retrouver dans l'émission

"Merde", "emmerder" : les mots de la politique en 2020.

"La drogue, c'est de la merde". Le ministre de l'Intérieur choisit des mots directs. A l'instar d'autres responsables politiques.
"La drogue, c'est de la merde". Le ministre de l'Intérieur choisit des mots directs. A l'instar d'autres responsables politiques. Crédits : Jean-François Monier - AFP

Dans le paysage politique, l'on voit fleurir les "gros mots ces temps-ci", les grossièretés, les termes vulgaires, qui éclosent comme au printemps dans la bouche des responsables publics. 

Y compris chez la pourtant très sage Valérie Pécresse, présidente LR de la Région Île de France. C'était la semaine dernière sur France Inter : 

"Je propose qu'on aille vers des sanctions qui frappent le délinquant, des sanctions qui l'emmerdent, plus qu'il n'emmerde la société"

Au moins c'est clair. Pas de précautions oratoires. Le langage se veut direct et imagé. Valérie Pécresse reste pourtant un cran en dessous de Gérald Darmanin. Le ministre de l'Intérieur était interrogé sur LCI à propos du trafic de drogue : 

"Il y a tous les jours des associations, des parents, des policiers, des élus locaux qui luttent contre cette merde. On va pas légaliser cette merde. (...) Ma façon de les aider, c'est de lutter contre ces trafics, mais aussi de passer un message de fermeté. La drogue, effectivement, c'est de la merde !"

Trois fois en vingt secondes : le message est net, à défaut d'être subtil. Gérald Darmanin reprend le slogan d'un message anti-drogue des années 80. "La drogue c'est de la merde. Dis-leur merde aux dealers !" [extrait sonore]

Dans un clip, pourquoi pas... mais dans la bouche d'un ministre, pourquoi ? 

Nous avons consulté l'historien Bruno Fuligni, auteur d'un Petit dictionnaire des injures politiques. Selon lui, c'est un phénomène récent. 

Bien sûr, le langage politique s'est toujours voulu fleuri, voire cruel. Mais cette cruauté était réservée aux adversaires politiques, aux ennemis du moment. Par exemple quand Napoléon dit de Talleyrand : "une merde dans un bas de soie". 

Mais dans le discours public, de la part de responsables, c'est en revanche beaucoup plus nouveau, nous dit l'historien : "même les plus grosses vacheries se disaient de manière ciselée". Certes, Georges Pompidou implorait d'"arrête[r] d'emmerder les Français", mais ce n'était pas une déclaration publique. 

Alors comment expliquer ce changement ? 

Il y a d'abord la volonté de se faire remarquer. De se démarquer de l'immense torrent de parole politique déversée chaque matin à la radio et à la télé.

En utilisant ces mots, vous percez le mur du son politique. La petite phrase est reprise dans les dépêches et sur les réseaux sociaux.

Il y a aussi la volonté de paraître authentique. Face à un langage politique que certains qualifient de "langue morte", incompréhensible, inaudible, technocratique... parler de manière familière permet d'être entendu de tous.

Il s'agit de montrer que le ministre n'est pas dans sa bulle ouatée - même si on peut avoir des doutes sur l'efficacité de cette stratégie. 

Dose

Remarquons enfin que ce vocabulaire ("merde", "emmerder") concerne les questions de sécurité. Et à mon sens, ce n'est pas un hasard.

La sécurité, voici un domaine où depuis trente ans, les déclarations martiales se succèdent, les lois anti-délinquance aussi. Avec, somme toute, peu de résultats.

Pour contrer l’impuissance des actes, les responsables politiques ont donc tendance à gonfler la puissance des mots.

Le problème, c'est que pour se démarquer des prédécesseurs (et de leurs déclarations musclées), il faut aller toujours plus loin, toujours plus fort. Rajouter toujours plus de tabasco pour que le plat ne paraisse pas fade...

Ou plutôt, pour reprendre le lexique de la drogue, il faut augmenter la dose pour continuer à faire de l'effet...

Frédéric Says

Chroniques
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