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Sur l'esplanade des Invalides, à Paris, mardi 16 juin, à l'arrivée de la manifestation des soignants.

Pourquoi les manifestations finissent mal, en général ?

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Il est devenu courant, pour ne pas dire habituel, que les défilés s'achèvent dans une nuée de projectiles et dans un nuage de gaz lacrymogène.

Sur l'esplanade des Invalides, à Paris, mardi 16 juin, à l'arrivée de la manifestation des soignants.
Sur l'esplanade des Invalides, à Paris, mardi 16 juin, à l'arrivée de la manifestation des soignants. Crédits : Alain Jocard - AFP

Un nuage de gaz lacrymogène, qui laisse entrevoir des silhouettes. Des silhouettes qui lancent des projectiles, d'un côté, des silhouettes qui chargent, de l'autre.   

Une fin de manifestation classique, quel que soit le thème du jour. C'est devenu une image d’Épinal, tant ce schéma, encore vu hier soir, semble devoir se répéter à chaque défilé.  

Bien sûr, cette image est doublement trompeuse. D'abord parce qu'elle occulte les rassemblements qui se passent bien. Ce fut le cas dans une majorité des villes de France hier. A Nîmes et à Lille, l'on a même vu le personnel soignant et les policiers s'applaudir mutuellement.  

Ensuite, parce que l'effet de loupe et la confusion amènent à la simplification : « la manifestation des soignants dégénère », a t-on lu. Comme si l'ensemble des manifestants étaient entrés dans une bataille rangée avec l'ensemble des forces de l'ordre.  

Une vision contre laquelle s'est élevé l'urgentiste Patrick Pelloux, qui était sur place hier après-midi. Il a témoigné au téléphone sur BFM TV. [extrait sonore]

"Totalement écœuré, vraiment c'est dégueulasse, parce que la manifestation se passait très très bien. On est arrivés sur l'esplanade des Invalides ; on a vu arriver des amis avec des t-shirts "Adama Traoré", qui ont brûlé deux voitures, et les exactions contre les forces de l'ordre ont commencé. Il y a eu usage de gaz lacrymogène, il y a eu deux mouvements de foule, et on est partis, mais c'est scandaleux de squatter et de saccager la manifestation des soignants. Ce ne sont pas les soignants qui sont responsables des exactions sur la place des Invalides".

Sur les images, par ailleurs, l'on distingue quelques gilets jaunes et des hommes habillés en noir, en général décrits sous l'appellation "black blocks".  

Souvent véloces et aguerris à ce type d'affrontements, ils échappent facilement aux charges des policiers dans la foule ; lesquels se retrouvent à interpeller plutôt celles et ceux qui n'ont guère l'expérience de ces échauffourées.  

« J'ai toujours été hostile aux casseurs » a réagi hier soir Jean-Luc Mélenchon. Le dirigeant de la France insoumise les qualifie d' « éléments anti-ouvriers et anti-salariés ».  

Mais alors pourquoi désormais les manifestations finissent-elles ainsi ?

Il y a bien sûr, d'une part, les groupes qui viennent pour en découdre, quel que soit le motif de la manifestation. Hier, sans doute peu d'entre eux avaient lu l'intégralité du Projet de budget de la sécurité sociale 2020 et les statuts de la fonction publique hospitalière.  

La réponse policière, aussi, revendiquée comme celle du "contact", qui s'est faite plus musclée, plus brutale, au fil des ans.

Mais il y a également la colère sociale, qui monte depuis des années. Et qui interroge les participants à ces mouvements sociaux sur l'usage de la violence.   

Est-elle plus efficace ? Oui, assument une frange des manifestants, lassée que les défilés en bon ordre n'aient pas d'effet sur le plan politique. Que les manifestations "bien tenues" ne permettent pas ou peu, depuis quinze ans, d'obtenir des concessions.  

Bien loin de ce que le syndicaliste André Bergeron appelait « du grain à moudre » : les marges de négociation.  

Ajoutons à cela des appareils syndicaux contestés, tiraillés entre la radicalité et la négociation...

Voilà qui génère ce climat d'anomie, c'est-à-dire d'absence de règles, de normes communes et acceptées par tous au sein des cortèges. 

Rituel

Mais la colère n'est pas la seule cause. Car sinon comment expliquer que même les événements festifs se terminent eux aussi par des affrontements, en tout cas à Paris ?  

On pense par exemple à la fête pour le titre de champion de France du PSG, en 2013, au Trocadéro.  

Ce moment de célébration, de joie - en théorie - n'avait pas pu s'achever, là encore à cause des débordements. 

Stéphane Sirot, historien des mouvements sociaux que j'ai contacté hier soir, y voit un "rituel" qui s'est installé, un rituel des violences, rassemblement après rassemblement.  

Et quel effet politique cela entraîne-t-il ?

Le gouvernement peut à son aise ramener les débats, une fois de plus, autour des questions de sécurité et de maintien de l'ordre.  

Ces fins de manifestations sous les projectiles et les lacrymogènes brouillent l'image du mouvement social, en obèrent les causes, en divisent les soutiens. Et surtout font perdre à chaque cortège, à chaque défilé, sa singularité, la spécificité de ses revendications.  

Car si tous débutent avec des mots d'ordre précis, des demandes concrètes, des slogans particuliers, tous se finissent de la même manière : mal, en général.

Frédéric Says

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