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Après les rendez-vous officiels de la journée, le chef de l'Etat peut profiter des fins de journée pour échanger avec les "visiteurs du soir" dans son bureau.

Les visiteurs du soir

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D'où vient cette expression, devenue un poncif journalistique ?

Après les rendez-vous officiels de la journée, le chef de l'Etat peut profiter des fins de journée pour échanger avec les "visiteurs du soir" dans son bureau.
Après les rendez-vous officiels de la journée, le chef de l'Etat peut profiter des fins de journée pour échanger avec les "visiteurs du soir" dans son bureau. Crédits : Ludovic Marin - AFP

C'est devenu un passage obligé dans les articles politiques, presque un poncif, qu'on a encore lu jusqu'à satiété à l'occasion du dernier remaniement. Exemples : "Selon un visiteur du soir, Emmanuel Macron veut un gouvernement plus combatif". Ou bien : "D'après un visiteur du soir, le président est fatigué en ce moment". Ou encore : "Pour un visiteur du soir, le chef de l’État doit davantage écouter les territoires"... 

Bref, des visiteurs du soir partout. Mais qui sont-ils ? Que se cache-t-il derrière cette expression, aussi récurrente qu'imprécise ? 

D'abord, elle traduit bien sûr la volonté des journalistes de ne pas nommer leur source. De jouer à cache-cache avec l'organigramme. Comme "l'entourage du président" ou "un proche du chef de l'Etat", cela permet d'anonymiser la personne qui vous transmet des renseignements. De manière à ce qu'elle puisse encore vous en donner la prochaine fois. 

Ce concept de « visiteur du soir » renvoie à des rendez-vous informels à l’Élysée, en fin de journée...

Après les réunions, les déplacements, les cérémonies, les discours, enfin un peu de calme. Le président peut alors se projeter, réfléchir à sa stratégie, en compagnie de proches. Ils peuvent être, au choix, des politiques, des communicants, des intellectuels, des essayistes, etc. 

Vous remarquerez d'ailleurs qu'on ne parle jamais de « visiteuses du soir ». Ce serait connoté, peut-être, mais cela traduit surtout la masculinité qui règne dans les plus hauts cercles décisionnels, bien loin de la parité affichée au gouvernement. 

"Visiteurs du soir" : l'expression a pris son envol au début du premier septennat de François Mitterrand. 

Le président socialiste, après l'échec de sa politique de relance, hésitait à prendre le tournant de la rigueur, hésitait à sortir du Serpent monétaire européen. A cette époque, c'est toute une série de conseillers plus ou moins officiels, qui a défilé dans son bureau pour soutenir l'une ou l'autre des options. Bien sûr, on comprend la nécessité pour un dirigeant de varier le profil de ses interlocuteurs. Afin de ne pas s'enfermer avec des membres de l'appareil d’État. De sortir du conformisme et de l'autocensure liés au rapport hiérarchique.    

Cela dit, l'expression « visiteur du soir » est relativement floue... 

Oui, souvent aussi floue que la carte de visite de ces étranges familiers du Palais. Sont-ils des amis ? Des conseillers occultes ? Des fanfarons qui se prévalent à l'extérieur d'un pouvoir qu'ils n'ont pas à l'intérieur ? En tout cas, ce sont des personnalités dont on ne connait à vrai dire ni la fonction réelle ni l'influence précise auprès du chef de l’État.

Exemple, ces temps-ci, avec Jean-Marc Borello, président d'un groupe d'économie sociale et solidaire, dont on dit qu'il a "l'oreille du président" (autre expression collector). Même chose pour le communicant Philippe Grangeon. A noter qu'il fut également décrit comme un visiteur du soir de François Hollande. A croire que certains visiteurs tardifs ont gardé le badge de l’Élysée. 

Jusqu'à présent, ces discrets conseillers pouvaient parfois être aperçus par les journalistes, depuis la salle de presse à l'intérieur de l’Élysée. Les reporters accrédités permanents ont pu observer l'arrivée dans la cour de ces proches (intellectuels, vedettes médiatiques, chercheurs), venus s'entretenir avec le Prince, hors de tout rendez-vous officiel. Même si -soyons justes - l'Elysée regorge d'entrées dérobées pour les entrevues vraiment incognito

Néanmoins, le pouvoir macroniste souhaite en finir avec cette présence permanente de journalistes à l'intérieur du Palais. Il compte fermer cette salle de presse, pour l'installer à l'extérieur de l'enceinte. L'Association de la presse présidentielle proteste, bien sûr. Manifestement, les allées et venues de la cour doivent rester secrètes. 

Tiens, avec tout ça, on ne sait toujours pas quelle est l'origine de l'expression "visiteurs du soir". Peut-être est-elle dérivée du film du même titre de Marcel Carné ? [extrait sonore] 

Dans cette œuvre, les visiteurs du soir sont deux musiciens conviés à une fête. Mais ils se révèlent être en réalité deux émissaires diaboliques, qui manipulent leurs interlocuteurs. Comme l'on dit au cinéma, toute ressemblance serait évidemment fortuite.

Frédéric Says

Chroniques

8H19
47 min

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