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La proposition de loi émane du groupe LR, majoritaire au Sénat.

Le voile et l'air du temps

3 min
À retrouver dans l'émission

Le Sénat a voté hier soir l'interdiction des signes religieux lors des sorties scolaires. La polémique sur le voile tourne à la guerre de positions.

La proposition de loi émane du groupe LR, majoritaire au Sénat.
La proposition de loi émane du groupe LR, majoritaire au Sénat. Crédits : Lionel Bonaventure - AFP

Il n'aura pas fallu attendre longtemps pour que la polémique se transforme en texte législatif. Selon le bon vieux principe "un fait-divers, une loi" (ce principe est d'ailleurs plus vieux que bon), le Sénat a décidé d'interdire hier les signes religieux aux parents qui accompagnent les sorties scolaires. Pour le dire plus brutalement : pas de voile avec les cortèges d'écoliers. 

Dans l'hémicycle, les spectateurs ont pu assister à des discours pas toujours mesurés, à l'image du sénateur non-inscrit Jean-Louis Masson :

"Est-ce qu'on pense aux enfants ? Bon, on pourrait les entourer... par n'importe quoi (...) on pourrait faire... Halloween aussi. On va sortir des sorcières Halloween pour les enfants lors des voyages scolaires... Mais c'est scandaleux !"   

Mais cette envolée improvisée ne doit pas faire oublier que l'initiative était savamment calculée. La droite est majoritaire au Sénat, c'est d'ailleurs son dernier bastion national. 

Elle sait que cette loi n'a aucune chance de voir le jour, car il faudrait que l'Assemblée l'approuve aussi, ce qui est impossible (car La République en Marche y est opposée). Et même si le texte était voté par les deux chambres, le Conseil d'Etat - qui s'était déjà prononcé contre la neutralité des accompagnants scolaires - serait à nouveau amené à trancher. 

Il faut par ailleurs noter que la droite, quand elle était au pouvoir, n'a jamais proposé une telle loi (seule une circulaire, en pleine campagne présidentielle de 2012, avait été signée par le ministre de l'Education). 

Fissures

Mais en organisant ce vote hier au Sénat, le parti Les Républicains fait coup double. D'abord, il resserre les rangs, lui qui s'est divisé ces derniers mois sur fond de crise électorale. 

Ensuite, il se distingue du macronisme, à quelques mois des municipales, en épousant la position majoritaire des Français (en tout cas des sondés), contre les signes religieux dans les sorties scolaires. 

Cela permet aussi à LR de mettre sous pression la majorité présidentielle. Il existe parmi les macronistes des fissures sur le sujet de la laïcité. La droite compte bien y enfoncer un coin, et transformer ces fissures en fractures. 

La doctrine d'Emmanuel Macron en la matière reste assez insaisissable. Voici ce qu'il déclarait il y a quelques jours : "le port du voile dans l'espace public n'est pas mon affaire, c'est ça la laïcité."

Mais il y a un et demi, en avril 2018, la tonalité du président de la République était un peu différente :  

"Est-ce je suis heureux quand je vois une femme voilée ? Je la respecte, mais je veux être sûr que c'est son choix. Je n'ai pas une réponse univoque sur ce point. Mais pourquoi cela nous insécurise, ce voile ? C'est parce que ce n'est pas conforme à la civilité qu'il y a dans notre pays. C'est à dire au rapport qu'il y entre les hommes et les femmes. Nous sommes attachés à cette égalité entre l'homme et la femme". 

Les deux phrases ont l'air contradictoires, elles ne sont pourtant pas forcément incompatibles. On voit ici que le débat se fait autour de plusieurs notions :  le "légal", bien sûr (ce que dit le droit), mais aussi le "souhaitable", voire le "moral". 

C'est pour cela à vrai dire que le débat avance assez peu. Et qu'il a tout d'un piège quand il concerne uniquement les mères de familles voilées en sortie scolaire. Un ministre, Gérald Darmanin, a d'ailleurs tenté de le ramener à sa juste place : le voile des accompagnantes ne mérite pas une guerre civile, nous dit-il en substance dans cet entretien à BFM TV

"Ce n'est pas celui-là le premier des problèmes que j'ai vu quand j'étais maire de Tourcoing. Le premier des problèmes, c'est que les petites filles de la République ne vont pas toutes à l'école. Et il y a des déséquilibres - je l'ai constaté chez moi, ç'a été mon quotidien - il y avait moins de petites filles que de petits garçons dans les écoles. C'est des invisibles de la République !"

Il eût été utile de développer des chiffres, au niveau local (quels quartiers de Tourcoing ? Quelle proportion ?) vérifiables par la presse. L'on touche là à une crispation plus diffuse, mais plus fondamentale. Comment lutter contre le repli ? 

En France, l'Etat a pour ainsi dire créé la nation, comme l'a montré Pierre Rosanvallon, en produisant de la norme commune, après la Révolution, pour rassembler une population disparate. 

Par ailleurs, la société française s'est progressivement sécularisée au cours des deux derniers siècles. Elle a réussi à rabougrir la place de la religion dans la vie publique. Peut-être est-ce pour cela qu'elle craint largement un retour de cette emprise, et même de cette visibilité.

Frédéric Says

Chroniques
8H19
43 min
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Colère des peuples, faiblesse des États ?
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