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Auprès du gouvernement, un Haut conseil scientifique et un Comité d'analyse prodiguent leurs conseils. Ici une téléconférence, le 24 mars à l'Elysée.

Covid-19 : les scientifiques au pouvoir

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Depuis le début de la crise pandémique, le gouvernement français s'abrite, parfois à l'excès, derrière la parole scientifique.

Auprès du gouvernement, un Haut conseil scientifique et un Comité d'analyse prodiguent leurs conseils. Ici une téléconférence, le 24 mars à l'Elysée.
Auprès du gouvernement, un Haut conseil scientifique et un Comité d'analyse prodiguent leurs conseils. Ici une téléconférence, le 24 mars à l'Elysée. Crédits : Ludovic Marin - AFP

Si vous lisez régulièrement les pages "débats" des journaux, vous êtes sans doute déjà tombés sur des tribunes dénonçant « le gouvernement des juges » ou bien « le gouvernement des technocrates ».  

Verra-t-on bientôt les mêmes protestations contre « le gouvernement des scientifiques » ? 

C'est frappant depuis le début de cette crise : le discours politique s'appuie sur la science, bien sûr, mais il s'abrite aussi derrière elle.

Ce fut encore éloquent hier soir, sur TF1. Le Premier ministre n'a quasiment pas prononcé une phrase sans se placer sous l'autorité des médecins présents en plateau.  

Des spécialistes, des infectiologues, des épidémiologistes, auxquels Édouard Philippe a même renvoyé la balle lorsqu'il il ne savait pas répondre précisément à une question.  

Ce phénomène s'accroît depuis le début de la crise.

Souvenez-vous de la première allocution d'Emmanuel Macron, le 12 mars : il a cité les scientifiques à cinq reprises, pas moins, soit autant que le parlement.

Le président a d'ailleurs justifié le maintien des élections municipales par les recommandations des spécialistes.  

Emmanuel Macron est dorénavant entouré d'un Conseil scientifique et d'un Comité d'analyse, de recherche et d'expertise. 

Deux structures nouvelles qui semblent presque devenues la réunion des oracles de la République.  

« Ils décident, le gouvernement exécute » - cela donne en tout cas ce sentiment.  

Signe de cette confusion des rôles, d'ailleurs : le professeur Didier Raoult est désormais "testé" par les instituts de sondage, dans leur palmarès des personnalités politiques. Voilà au moins des tests dont on ne manque pas.  

Alors comment la relation entre "le savant et le politique", comme dirait Max Weber, en est-elle arrivée là ?

Deux explications. La première, la plus simple : nécessité fait loi. On fait appel aux chercheurs parce qu'ils sont compétents, face à cette crise inédite. 

Mais à mon sens, ce phénomène illustre aussi le formidable discrédit qui frappe la parole politique.  

Si le dirigeant s'abrite derrière le médecin, c'est parce qu'il sait que ce dernier sera davantage cru, davantage écouté, et davantage suivi.

On garde d'ailleurs en mémoire cette supplique du ministre de la Santé à la télévision. Olivier Véran demandait aux Français de respecter les gestes-barrières... Avant d'ajouter cette phrase stupéfiante à l'adresse des téléspectateurs : « si vous ne m'écoutez pas moi, écoutez au moins les soignants qui préconisent ces gestes-barrière contre l'épidémie » (!)

Voici le langage politique qui appelle à la rescousse le langage scientifique. Comme si le premier était devenu inaudible, comme si le second était devenu infaillible.  

Et qu'est-ce qui vous gêne là-dedans ?

C'est vrai, on pourrait se dire : "très bien, c'est un juste retournement des choses, après tout". Pendant des années, le politique a monopolisé la parole, de préférence sur des sujets qu'il ne maîtrisait pas toujours. On pense à ces ministres passés des Finances à la Défense et de l'Agriculture aux Sports. Ouf, enfin un peu de rationalité.  

Sauf que... ça n'est pas si rationnel. 

D'abord, parce que le cliché du politicien « forcément tordu » et du scientifique « forcément pur et parfait » est bien sûr inexact.  

Les chercheurs, les médecins ne vivent pas hors du monde. Et parmi les hauts scientifiques, conseillers du pouvoir, il serait candide d'imaginer qu'il n'existe pas d'affects, pas de phénomène de cour, pas d'affrontements de personnes ou d'écoles de pensée... bref, ce cliché vole en éclat. 

Ensuite, c'est un mauvais calcul, parce que le discours scientifique souffre lui aussi des remises en cause, de la défiance qui touche les élites. Ce que certains appellent déjà le « populisme médical ». 

Avoir un diplôme de médecin et une blouse bleue n'est pas (ou n'est plus) suffisant pour être cru sur parole.   

Enfin, parce que cette confusion semble rétrécir encore un peu le champ de l'action politique. 

Elle donne l'impression que le gouvernant est presque passif, agit par défaut. Que son rôle se limite à observer la fumée blanche du conclave des experts. Habemus confinement. 

Or la décision politique, c'est bien plus que cela, y compris dans cette crise sanitaire. 

La décision politique doit prendre en compte l'expertise scientifique en priorité, bien sûr ; mais elle doit aussi composer avec la psychologie collective, les risques de panique, la continuité de l'approvisionnement, les contraintes diplomatiques, la dimension budgétaire, et on en passe.  

Le scientifique éclaire le preneur de décision, il ne peut se substituer à lui. Sinon c'est le règne de la défausse.  

Vous vous souvenez de ce mot : « la guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires ».   

Eh bien, la conduite d'un pays en temps de pandémie est une chose trop grave pour être laissée aux épidémiologistes, fussent-ils de classe mondiale.  

L'action politique, au sens noble du terme, ne peut se faire ni par défaut, ni par défausse.  

Frédéric Says

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