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"Les plages de galet du Havre ne seront pas aussi fréquentées que les criques sablonneuses du Sud-Est". Dans sa présentation du déconfinement, jeudi 7 mai, Edouard Philippe a laissé une part d'autonomie aux maires dans l'application des mesures.

La crise du Covid-19 amène-t-elle une nouvelle décentralisation ?

5 min
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Recours accru aux maires, délégation aux collectivités locales... L'Etat semble davantage enclin à faire confiance au "terrain", dans la réponse à l'épidémie. Mais ce semblant de décentralisation est largement en trompe-l’œil.

"Les plages de galet du Havre ne seront pas aussi fréquentées que les criques sablonneuses du Sud-Est". Dans sa présentation du déconfinement, jeudi 7 mai, Edouard Philippe a laissé une part d'autonomie aux maires dans l'application des mesures.
"Les plages de galet du Havre ne seront pas aussi fréquentées que les criques sablonneuses du Sud-Est". Dans sa présentation du déconfinement, jeudi 7 mai, Edouard Philippe a laissé une part d'autonomie aux maires dans l'application des mesures. Crédits : Christophe Archambault - AFP

En apparence, c'est le triomphe de la décentralisation. Fini, le culte de la même règle pour tous.  

Cette carte de France, barrée de deux couleurs (vert ou rouge), et ces règles différentes selon les endroits, c'est une entaille symbolique dans l'uniformité républicaine, qui veut qu'une norme décidée à Paris s'applique de la même manière à Dunkerque et à Toulouse.

Pour le déconfinement, ce sont ainsi les maires qui sont invités à se prononcer sur la réouverture (ou pas) des plages et des lacs, à moduler la rentrée scolaire selon le contexte local.

Alors cette crise du Covid-19 marquerait-elle un tournant en France ? 

Serait-elle la revanche des Girondins sur les Jacobins ? Ou, pour parler un langage plus à la mode, la victoire des tenants de la diversité des territoires, contre ceux du l'unité de la République ?  

En réalité : pas vraiment

Quand on entre dans le détail des décisions prises, en réalité, c'est bien l’État qui conserve la main.  

Certes, les collectivités locales ont obtenu des pouvoirs, mais à vrai dire, ils se résument surtout à un peu de marge de manœuvre dans l'application des décisions prises à Paris.  

Par exemple, pour les écoles, ce sont les maires et les directeurs d'école qui sont chargés de trouver les meilleures configurations, les meilleurs dispositions pour les salles de classe. Ce sont eux qui peuvent reculer - un peu - le jour de la rentrée.  

Autre exemple : pour la ré-ouverture des plages, la décision des maires doit être validée, contresignée, par les préfets. De même, les préfets autoriseront, ou non, la ré-ouverture des centres commerciaux. 

Or, qui sont les préfets ? Justement, les représentants de l’État. CQFD.  

Comme l'aurait dit Odilon Barrot, chef du gouvernement sous Louis Napoléon Bonaparte : "C'est le même marteau qui frappe mais on en a raccourci le manche."

En somme, à Paris les grandes orientations ; aux élus locaux la gestion des détails...  où se cache le diable, comme chacun sait.  

Malgré les grandes lois de décentralisation (1982, 1999, 2004), dans cette réponse à la pandémie, c'est bien toujours le gouvernement et l’État, qui tiennent d'une main ferme les rênes de la décision.  

Mais ce n'est peut-être pas une si mauvaise chose 

Comme souvent pour s'en faire une idée, il faut lever la tête du guidon et lire la presse étrangère. 

Qu'apprend-on par exemple, en Espagne, pays où les régions ont plus de pouvoir que chez nous ?  

Eh bien que le gouvernement a décidé de... recentraliser les compétences pour lutter contre le covid-19.  

Le décret d’État d'urgence sanitaire, en date du 14 mars, permet de dépouiller les régions de leur responsabilités en matière de santé, pour les regrouper à Madrid, au nom de l'efficacité. 

Certes, il y a le contre-exemple de l'Allemagne, état fédéral, où le pouvoir du déconfinement appartient aux Länder, les grandes régions qui décident. Tout juste Angela Merkel peut-elle impulser, tenter de coordonner, mais elle n'a pas le dernier mot, et pas grand-monde ne s'en plaint.  

Mais en Italie, la gestion de l'épidémie par les régions pose question. Ce sera même « le grand débat de l'après-crise », me disait hier soir le correspondant de Radio France à Rome, Bruce de Galzain. Faut-il unifier la stratégie ? 

D'ailleurs, le journal La Reppublica vante les mérites de la centralisation à la française, qui a permis de transférer des patients d'une région à l'autre, écrit le journal, ce qui est, on l'imagine beaucoup plus simple, quand les données, les chiffres et la capacité de décision sont tous au même endroit. 

Un centre de décision unique n'est donc pas un mauvais choix, en temps de pandémie. Encore faut-il que les responsabilités soient clairement établies.

Et ce n'est pas toujours le cas...

Par exemple, de nombreux maires ont peur de poursuites judiciaires : si jamais ils rouvrent une école et que des contaminations apparaissent, qui est responsable ? Le gouvernement travaille d'ailleurs sur une loi pour les protéger, on aura l'occasion d'y revenir dans un prochain billet politique.  

Deuxième exemple, sur la gestion du stock de masques. A en croire une enquête du journal Le Monde (abonnés), entre 2011 et 2013, il s'est passé la chose suivante : l’État a confié aux régions, aux hôpitaux et même aux entreprises la responsabilité de constituer des réserves de masques ; cela sans fournir ni les budgets ni ordonner les contrôles. Une ambiguïté dont on voit aujourd'hui où elle nous a menés.  

Ce qui résume la faille d'un système fort.  

Trop souvent, il s'agit d'une centralisation du pouvoir, mais... d'une décentralisation des ennuis qui vont avec. 

Frédéric Says

Chroniques

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36 min

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