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Martine Aubry salue avec le coude lors du premier tour des élections municipales à Lille, le 15 mars 2020

Covid-19 : un virus sociétal

4 min
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Le confinement qu’entraîne la pandémie de coronavirus met à mal tous nos rites et nos rituels, du plus quotidien au plus essentiel. C'est l'homme en tant qu'animal social qui est attaqué.

Martine Aubry salue avec le coude lors du premier tour des élections municipales à Lille, le 15 mars 2020
Martine Aubry salue avec le coude lors du premier tour des élections municipales à Lille, le 15 mars 2020 Crédits : François Lo Presti - AFP

Le coronavirus ne s’attaque pas seulement à notre santé, il corrode également ce qui, chez nous, fait société.

Ça a commencé le 28 février, il y a à peine un mois et demi.

A ce moment-là, il n’y a encore, en France, que 57 cas avérés de malades atteints par le Covid-19.

C’est le nouveau ministre de la santé, Olivier Véran, qui se charge du point d’information quotidien, depuis le ministère, sur la progression de la maladie.

Et il fait, pour la première fois, cette recommandation : il faut "éviter la poignée de main", dit-il. "Je ne dis pas, s’empresse-t-il d’ajouter, qu’il faut supprimer la politesse. Je dis qu’il faut l’exprimer différemment". 

A partir de ce moment-là, se serrer la main, se faire la bise, deviennent officiellement des gestes à proscrire, ce qui, très vite, va poser problème à nombre d’entre nous.

Et nous avons eu beaucoup de mal à nous défaire de ces petits rituels qui constituaient, on s’en est rendu compte à ce moment-là, d’indispensables entrées en matière pour nos échanges quotidiens.

Début mars, souvenez-vous, si vous refusiez de serrer la main ou de faire la bise à un collègue, on vous alpaguait sur un ton qui pouvait aller de la moquerie à la réprimande : "ah dis donc, tu appliques les consignes strictement toi, tu es un bon petit soldat".

Bref, le petit rituel du "bonjour" le matin apparaissait comme essentiel. Ce n’est que petit à petit, à mesure que la menace et la maladie ont progressé, que ce qu’on a dénommé "les gestes barrières" se sont imposés.

Mi-mars, ce sont les rites funéraires qui sont bousculés

Un arrêté ministériel, publié le 15 mars, confirmé deux jours plus tard par la prise de parole du premier ministre, Edouard Philippe, sur France 2, a considérablement limité la possibilité de rendre hommage aux défunts.

Il n’y a, à partir de ce moment-là, plus que quelques personnes du tout premier cercle familial autorisées dans les cimetières et les crématoriums. Et ces quelques personnes sont bien évidemment tenues de respecter les gestes barrières et les distances de sécurité.

Ce qui a pour effet de complètement chambouler le travail de deuil des proches et des familles des défunts. 

Et ça inquiète d’ailleurs certains psychologues quant aux conséquences, à moyen et long terme, que pourraient entraîner ces adieux ratés. On sait en effet à quel point la ritualisation d’un deuil est essentielle pour le surmonter.

Une autre étape a encore été franchie il y a quelques jours, le 3 avril, par le ministre de l’éducation nationale. Jean-Michel Blanquer annonce alors que l’examen du baccalauréat n’aura pas lieu et qu’il est remplacé par le contrôle continu.

A ce moment-là, parmi les 740 000 élèves de terminale que compte le pays, beaucoup sautent de joie. Ça y est, ils ont le bac, ou presque, on est en avril et c’est les vacances.

Mais très vite, ce bref émoi printanier se dissipe. Certains se ravisent et on commence à entendre les protestations.

Les syndicats d’enseignants crient à la rupture d’égalité, certains établissements étant réputés plus sévères que d’autres.

Et de nombreux étudiants déchantent : "Ah oui ? Pas d’examen ? Ce n’est pas forcément une bonne chose ça..."

Une étudiante, citée par le journal Le Monde daté du 7 avril, résume en ces termes son désarroi : "Est-ce que plus tard, on nous prendra au sérieux ? On sera quand même les seuls à ne pas avoir passé le bac".

Le baccalauréat reste une institution et un rite de passage vers l’âge adulte.

Mais plus encore, c’est un rite politique et républicain.

Le baccalauréat, un rite politique et républicain

C’est un examen national. Et en ce sens, le bac est non seulement une validation par le ministère de l’éducation (et donc par l’Etat) des connaissances, mais il est aussi une sorte de rite de passage qui fait que l’Etat, la nation, la République reconnaît votre valeur et vous accepte en son sein.

C’est donc finalement à tous nos rituels, à tous nos rites, que s’attaque le Covid-19. 

Et c’est un problème. Car les rites, c’est quoi ?

C’est un ensemble de règles autour desquelles nous nous mettons implicitement tous d’accord pour vivre ensemble, pour réguler nos échanges, pour contenir la violence, pour nous témoigner mutuellement du respect, pour surmonter une épreuve. Bref, c’est ce qui fait que nous faisons société.

Et donc, le Covid-19 ou LA Covid-19 (pour Coronavirus Disease 2019, "Disease" étant le mot anglais pour "maladie") s’attaque et défait ce qui fait que nous faisons société.

Autrement dit, la "disease" nous désocialise, nous déshumanise.

Et c’est grave docteur, même si d’autres rituels commencent à se mettre en place comme les applaudissements tous les soirs à 20h pour les personnels soignants. 

C’est grave parce qu’on s’aperçoit qu’il est finalement difficile d’échapper au coronavirus.

Si on veut se soustraire à sa nocivité biologique, il nous faut rester confinés. Mais dès lors, c’est l’homme en tant qu’animal social qui est attaqué.

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