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En ligne, deux cagnottes se font face : l'une pour soutenir le boxeur Christophe Dettinger (à gauche), soupçonné d'avoir frappé des policiers. L'autre pour soutenir les forces de l'ordre blessées.

La démocratie de la cagnotte

3 min
À retrouver dans l'émission

Que nous disent le succès des collectes en ligne sur notre démocratie ?

En ligne, deux cagnottes se font face : l'une pour soutenir le boxeur Christophe Dettinger (à gauche), soupçonné d'avoir frappé des policiers. L'autre pour soutenir les forces de l'ordre blessées.
En ligne, deux cagnottes se font face : l'une pour soutenir le boxeur Christophe Dettinger (à gauche), soupçonné d'avoir frappé des policiers. L'autre pour soutenir les forces de l'ordre blessées. Crédits : - - AFP

Résumons la situation. En début de semaine, une première cagnotte est crée sur internet pour soutenir Christophe Dettinger, le boxeur accusé d'avoir frappé des gendarmes mobiles au cours d'une manifestation de gilets jaunes. Plus de 120 000 euros sont récoltés en moins de deux jours, officiellement pour couvrir les frais de justice de cet homme. 

Cette initiative scandalise le gouvernement - et pas seulement lui. Devant la polémique, la cagnotte est suspendue par Leetchi, la plateforme qui l'héberge. 

Une autre collecte est créée. Cette fois pour soutenir les forces de l'ordre blessées. En trois jours, celle-ci a atteint plus d'un 1,3 million d'euros. Avec 50 000 donateurs, soit un don moyen de 27 euros. 

Cela traduit le soutien que les Français veulent apporter à la police...

C'est ce qu'affirme l'initiateur, l'élu LR Renaud Muselier. Évidemment... mais pas seulement. Cette collecte pour les policiers a eu du succès parce que la première cagnotte pour le boxeur a choqué. Il suffit de lire les commentaires : beaucoup se plaignent de l'"inversion des valeurs", "comment peut-on subventionner un cogneur de CRS" ? 

Cette deuxième cagnotte est donc une sorte de revanche. On arrose la police de liquide pour laver l'affront, pour diluer la tache du soutien au boxeur. On remet les fameuses valeurs "à l'endroit". C'est une compétition pour montrer que le plus grand nombre est du côté des forces de l'ordre. "C'est à tribord qu'on donne le plus fort", en quelque sorte. 

Les anti-gilets jaunes, absents des rues, éclipsés des JT, ont peut-être trouvé dans cette cotisation collective une occasion de mesurer leur force, de "se compter", comme l'on disait jadis dans les élections internes au Parti socialiste. 

Mais ce n'est pas tout. La concurrence des tirelires 2.0 dit beaucoup de l'engagement politique en 2019. Au moment où les partis politiques peinent comme jamais à engranger quelques cotisations militantes de 30 euros par an, voici qu'une cyber-collecte amasse plus d'un million en trois jours. 

Ce contraste symbolise la crise de l'engagement de long terme et l'essor du zapping, qui touche aussi le militantisme. 

On ne s'engage plus pour une idéologie, mais pour une cause ponctuelle. L'on va signer une pétition en ligne contre la pêche électrique, sans pour autant adhérer chez les Verts. De quoi former un citoyen engagé par intermittence, selon l'humeur et l'émotion du moment, libre de se détacher de toute forme de collectif. 

L'actualité envoie ces signaux contradictoires : une grande lassitude contre la politique et une grande envie de participation aux choix collectifs. 

L'autre paradoxe, c'est que toute cette révolte a commencé par un ras-le-bol contre la fiscalité. Il se mue maintenant en sur-financement d'un service public, celui des forces de l'ordre. Car la première cagnotte de soutien à la police, c'est évidemment les impôts. 

Outre les associations de soutien aux policiers, il y a deux autres gagnants dans cette affaire : le gouvernement, qui peut voir dans la forte somme récoltée une validation de sa stratégie musclée de retour à l'ordre. Et puis le deuxième bénéficiaire, c'est la plateforme privée qui accueille ces cagnottes en ligne. Elle prélève 2% du montant des dons. Qui a dit que la crise des gilets jaunes était mauvaise pour les affaires ?

Frédéric Says

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