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Près du Bataclan, Emmanuel Macron enlace l'un des proches des victimes, deux ans après les attentats du 13 novembre 2015.

Le président thaumaturge

3 min
À retrouver dans l'émission

Comme si la nation ne pouvait dire plus qu'elle a déjà dit ; ne pouvait faire plus qu'elle a déjà fait, à l'endroit des victimes. Si ce n'est une nouvelle fois les étreindre.

Près du Bataclan, Emmanuel Macron enlace l'un des proches des victimes, deux ans après les attentats du 13 novembre 2015.
Près du Bataclan, Emmanuel Macron enlace l'un des proches des victimes, deux ans après les attentats du 13 novembre 2015. Crédits : Etienne Laurent - AFP

C'est une étreinte qui dure. Le chef de l’État, regard embué, murmure à l'oreille d'un homme filmé de dos, cheveux blancs, veste sombre. 

Le président s'incline vers son visage, serre le haut de son bras, communie avec ce père, ce frère ou ce mari de l'une des victimes du 13 novembre. 

Hier, c'est donc un long silence présidentiel qui a rendu hommage aux morts. Le chef de l’État a couru de lieu en lieu, du stade de France au Comptoir Voltaire, du Petit Carillon au Bataclan, pour se recueillir. Il a couru mais n'a pas discouru. Pas un mot public. Comme si toutes les phrases avaient déjà été usées pour décrire l'horreur. Comme si la Nation, en ce jour, ne pouvait rien dire qu'elle n'ait déjà dit, ne pouvait rien faire qu'elle n'ait déjà fait, à l'endroit de ses enfants victimes, directes ou indirectes. Si ce n'est une nouvelle fois les étreindre. 

Les images diffusées par l'Elysée hier ne disent pas autre chose. La vidéo relayée sur le compte twitter de la présidence ne montre presque pas le visage du chef de l’État mais enchaîne les gros plans sur ses mains, qui touchent, qui consolent, qui soutiennent.

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Emmanuel Macron tient-il du président thaumaturge, à la suite des rois qui guérissaient par l'apposition des mains ? 

Le remplacement de la parole par des gestes permet, bien sûr, de ne pas entrer dans les polémiques - ici sur l'aide aux survivants, là sur les failles des pouvoirs publics. Un discours expose à la critique. Mais qui fustigerait une longue accolade avec une victime ?   

Au delà, à Saint-Denis comme à Saint-Martin, auprès des victimes de terrorisme comme des rescapés d'un ouragan, le chef de l’État enlace, pose symboliquement les mains sur ces corps meurtris par les balles, par la peur ou par l'angoisse. C'est son tempérament, bien sûr. C'est aussi l'une des fonctions du président dans notre démocratie médiatique. Ces instants d'effusion, voire de tendresse, constituent les quelques secondes qui seront ensuite diffusées et multi-diffusées, dans l'espace et dans le temps. À la fois sur des canaux infinis, des télévisions nationales aux réseaux sociaux, en passant par les unes des journaux. Mais aussi multi-diffusées, en boucle, sur les chaines d'information en continu.  

Ce corps présidentiel ployé vers la victime tient presque de l'allégorie, de l'image d’Épinal, qui jadis aurait illustré les suppléments dessinés du Petit parisien. Elle est ici reprise sur instagram et twitter. 

La gestuelle est donc pensée comme un morceau du discours. Dans son étude de 1924, Marc Bloch note que les rois thaumaturges français - qui guérissent les écrouelles - produisent un système de croyance. Un discours du pouvoir... sur lui-même. Un système de représentation et de légitimation. Ici, près du Bataclan, c'est la République qui vous prend dans ses bras ; c'est elle qui vous touche, dans les deux acceptions du terme. 

Loin de la distance physique de François Mitterrand, l'actuel président épouse davantage la proximité affectueuse d'un Jacques Chirac, le regard planté dans les yeux de son interlocuteur. Pendant la campagne, perçu comme distant et méprisant, Emmanuel Macron avait dû se justifier auprès d'ouvriers de l'usine Whirlpool [Ecoutez l'extrait sonore dans la version audio du billet politique]

- Monsieur Macron, on est des ouvriers, on a les mains propres, vous nous serrez la main ?              
- Madame, j'ai toujours serré les mains de qui que ce soit.              
- C'est pas ce que vous aviez dit pourtant...              
- Je n'ai jamais prononcé un mot comme celui-ci. 

Un quiproquo lié à une fausse interview fictive publiée sur un site parodique. Partagée plus de 600 000 fois, elle faisait notamment déclarer à un Emmanuel Macron fictif : "quand je serre la main d’un pauvre, je me sens sale pour toute la journée". Ce quiproquo montre la très grande sensibilité du sujet. La "proximité" demandée au personnel politique n'est pas uniquement conceptuelle. Elle est aussi physique.

En l'occurrence, cette proximité physique ne va pas dans les deux sens. On peut observer que le chef de l'Etat touche ses administrés ; l'inverse n'est pas vraie. On l'a vu dans les bains de foule d'Emmanuel Macron : quand un quidam s'avise de saisir le président, de le prendre par l'épaule pour la photo...  immédiatement un garde du corps rabroue l'impudent, et le ramène à un langage corporel moins relâché avec le "père de la nation". Tout cela, ici encore, en quelques secondes et sans qu'aucun mot ne soit prononcé.

Frédéric Says

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