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Faut-il empêcher les politiques de relire leurs interviews ?

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Connivence coupable ou pratique inoffensive ?

Si vous habitez dans les Hauts-de-France, peut-être avez-vous lu l'éditorial de la Voix du Nord, hier, consacré à cette question. Le journal annonce qu'il refusera désormais toute demande de relecture par les politiques (ou par leur chargé de communication). Car oui, cet usage est courant en France : la personne interviewée peut relire et corriger la transcription de l'entretien avant la publication. Dès lors, que reste-t-il de la spontanéité de l'interview originelle ? "A quoi bon publier des propos polis, lissés, rabotés, aseptisés par des communicants ?", s'interroge Patrick Jankielewicz, le rédacteur en chef de la Voix du Nord. Il relate les mauvais coups des communicants : des interviews relues et défigurées, avec des questions inventées et des réponses caviardées... 

Comment ne pas penser à cet adage : "le mot que tu n'as pas encore prononcé est ton esclave, celui que tu as prononcé est ton maître". Il existe donc une discipline où l'on peut prolonger le servage de ces mots qu'on aurait aimé ne pas dire : l'interview politique. 

Que penser de cette pratique ? Évidemment, la relecture se justifie parfois. Notamment quand les entretiens durent une heure et sont condensés en quelques paragraphes : il peut être utile de s'assurer que les mots imprimés sont fidèles à l'esprit de la conversation. Mais la relecture systématique donne (injustement) l'impression d'une fâcheuse connivence entre l'interviewé et l'intervieweur. Pire, d'une toute-puissance du politique. Lequel pourrait faire écrire ce qu'il n'a pas dit ; faire gommer ce qu'il n'a pas tu.

Il y a six ans, la directrice du New York Times, Jill Abramson, avait pris une mesure radicale : plus aucune interview relue. A l'exception, disait-elle, d'une source qui possède des "données cruciales". Le journal Le Monde se réserve, lui,  le droit de ne pas diffuser l'entretien, si la correction tient moins du délicat trait de plume que du grossier marteau-piqueur. 

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Il y a d'ailleurs une injustice pour la presse écrite, comparée aux autres supports. Qui imagine un responsable politique se mêler du montage d'un entretien enregistré pour la radio ou la télévision ? Et à plus forte raison, désormais, d'une interview vidéo en format court sur le net, ultra-rythmée, où le montage tue tout développement, toute longueur, toute hésitation...  

Mais ce qui est intéressant dans cette affaire, c'est aussi à quel point l'éditorial de la Voix du Nord a été remarqué, diffusé, partagé : plus de 2000 retweets en une journée. Que faut-il en comprendre ? 

D'abord, cette large diffusion illustre bien sûr le soupçon répandu, au sein du public, d'une presse aux ordres, confinée avec le pouvoir.

Dans la décision de la Voix du Nord, on peut aussi lire la lassitude des médias pour les interviews politiques. En substance, le journal nous dit : les entretiens politiques n'intéressent plus forcément grand-monde. Encore moins s'ils sont pesés au trébuchet des éléments de langage. Le divorce est d'ailleurs mutuel : les médias traditionnels délaissent la politique ; les politiques délaissent les médias traditionnels. Ils ont désormais leurs propres canaux, les réseaux sociaux, les chaînes de télévision partisanes -  où il est encore plus facile de contrôler la parole finale. 

Cela dit, le coup de gueule de la Voix du Nord permet d'ouvrir le débat sur ce qui est une pratique assez française. Les journaux étrangers s'étonnent régulièrement de cette habitude, comme le Guardian, qui à la fin de cette interview de François Hollande, précise : "en lien avec une pratique établie en France, les citations de Hollande ont été validées avant publication". Peut-être le quotidien allemand Handelsblatt a-t-il trouvé la solution. Il y a quelques années, très agacé par l'interventionnisme du service de presse de la banque BNP Paribas, après une interview de son PDG, le journal allemand avait décidé de publier les questions mais pas les réponses, remplacées par des espaces blancs. 

Frédéric Says

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