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Peut-on critiquer la loi El Khomri sans être sexiste ?

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C’est une petite musique qui monte depuis quelques jours. S’en prendre à la loi portée par la ministre du Travail, ce serait en fait flirter de près ou de loin avec le sexisme.

L’intéressée ne dit d’ailleurs pas autre chose. En sortant du conseil des ministres hier, Myriam El Khomri a mis les critiques sur le compte du fait qu’elle était une femme, qu’elle était jeune, et qu’elle voulait faire "bouger les choses".

Comme si le même texte de loi sur le travail (plafonnant les indemnités de licenciement, favorisant la dérogation aux 35 heures ou la minoration des heures supplémentaires), comme si le même texte de loi, donc, présenté par un homme, aurait suscité l’approbation générale, avec les félicitations de la gauche et des syndicats.

La petite musique de l'accusation de sexisme a d’abord été jouée pianissimo, puis avec les grosses caisses. Au sujet de Myriam El Khomri, le très Vallsiste ministre Jean-Marie Le Guen affirme ainsi qu’elle est plus durement attaquée parce que femme – y compris, s’étrangle Le Guen, "attaquée par d’autres femmes"… comprenez : Martine Aubry.

Les 900.000 signataires de la pétition contre la loi Travail seraient donc des machistes qui s’ignorent.

Le gouvernement, dépassé par le succès de cette cyber-contestation, inquiet des rassemblements annoncés pour le 9 mars et conscient qu’une large partie de sa majorité ne soutient pas le texte, donne ici l’impression d’être acculé et de tirer l’une de ses dernières fusées de détresse.

Crier au sexisme, en l’espèce, ce n’est pas seulement stupide, c’est aussi dangereux…

Oui parce que le sexisme en général, et le sexisme en politique en particulier, sont des choses trop graves et trop répandues pour que leur dénonciation soit ainsi dévoyée.

Où était Jean-Marie Le Guen et son aversion pour le sexisme, quand le dernier remaniement a propulsé aux postes régaliens une équipe 100 % masculine (Valls – Cazeneuve – Ayrault – Le Drian – Urvoas) ?
Où était-il, quand le PS a dû payer 1 million 300 000 euros de pénalités, faute de parité aux législatives ? On pourrait ainsi multiplier les exemples...

Alors bien sûr, en politique, la technique de la victimisation n’est pas nouvelle. Elle fait partie des armes - hélas - traditionnelles pour susciter la compassion, pour faire pencher l’opinion, voire pour détourner le débat. Mais la contradiction politique caricaturée en attaque personnelle est devenue un systématisme… Au point de faire passer toute critique, ici pour du sexisme, là pour du mépris anti-jeune, du racisme anti-vieux, de la xénophobie, etcétéra...

Cela recèle un risque majeur : si l’on pousse cette logique, seules les femmes pourront critiquer l’action des femmes, les hommes celles des hommes, les quinquas celles des quinquas, les chrétiens, les musulmans ou les juifs celles de leurs coreligionnaires... Et l'on contribue ainsi à parcelliser le débat, à l’inverse même du principe démocratique.

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », vous connaissez le mot de Térence… "à condition que la personne avec qui tu débats te ressemble en tout point", ajouteraient aujourd'hui les émules de Jean-Marie Le Guen.

Ce discours est le symptôme d'une société sur la défensive, d'une époque à fleur de peau, dans la posture du « tous victimes »... Un discours qui ne rend service, in fine, ni au gouvernement, ni à la clarté du débat public, ni, surtout, aux victimes de sexisme.

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