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Manifestation à Marseille contre la violence policière

Police-population : il y a un malaise ! (par Jérémy Robine)

4 min
À retrouver dans l'émission

Il y a un malaise ! Cette semaine, plusieurs événements sont venus rappeler l'actualité d'un double malaise. Celui d’une partie des policiers, et celui aussi d'une partie de la population, dans ses rapports à la police.

Manifestation à Marseille contre la violence policière
Manifestation à Marseille contre la violence policière Crédits : CITIZENSIDE / GEORGES ROBERT - AFP

Dans le cadre de la journée France : inventaire avant élections, la chronique est tenue par Jeremy Robine, doctorant à l'Institut Français de géopolitique

Au lendemain des terribles attentats de l'an dernier, on avait vu beaucoup de citoyens applaudir les policiers. Ces scènes prouvaient que la grande majorité des Français sont reconnaissants envers ceux qui prennent parfois de gros risques pour les protéger.

Pourtant, il y a bien un malaise. La dernière enquête de victimation a encore montré que la majorité des citoyens juge que faire appel à la police, lorsqu’on est victime, est peu utile. Et mardi soir et après quelques semaines d’accalmie, les policiers de terrain sont de nouveau descendus manifester dans les rues. Ces manifestations, d’abord non déclarées, ont été déclenchées par l’attaque spectaculaire de deux voitures de police le huit octobre dernier à La Grande- Borne, en Essonne. Quatre policiers avaient été blessés, dont l’un très grièvement brûlé.

Après avoir incendié l’un des véhicules, les agresseurs en avaient volontairement bloqué les portières. C’est ce qui explique, on le comprend, l’émotion des policiers, car il s’agissait bien d’une tentative d’assassinat. Heureusement, il faut rappeler que c’est tout à fait exceptionnel. En moyenne, deux policiers décèdent chaque année en opération, en dehors de l’année 2015 où l’on a compté en plus trois 3 victimes du terrorisme. Mercredi, a été rendu public le réquisitoire contre un CRS jugé pour le tir d'une Grenade à Main de Désencerclement, lors de l’une des dernières manifestations contre la loi Travail, en septembre dernier. D'après le procureur, ce policier n’y était pas habilité, et son tir ne respectait pas les règles d’emploi et était illégitime au vu des circonstances. Un homme y a perdu un oeil, et le policier risque la Cour d’Assises. Pourtant, un ordre explicite avait été donné : celui de dégager la place de la République à Paris, en utilisant au besoin cette arme extrêmement dangereuse, qui avait d’ailleurs déjà blessé grièvement un manifestant en mai. Mercredi, c'était aussi le jour du procès à Pontoise, pour « violences, menaces et outrages », de deux des frères d'Adama Traoré, qui est décédé le 19 juillet dernier dans les locaux de la Gendarmerie de Persan. Il n’était pas recherché, mais n'ayant pas ses papiers sur lui, il avait fui à la vue des gendarmes venus arrêter son frère.

Or, c’est cette même fuite réflexe qui avait déjà été fatale à deux adolescents de Clichysous-Bois en 2005, dont le décès avait conduit aux grandes émeutes. Peut-on discuter de ce qui, en banlieue, amène tant de jeunes hommes à littéralement paniquer à la vue de la police, alors même qu’ils ne sont pas des délinquants ?

Quelles réponses apporter à ce malaise que vous décrivez ?

On ne peut pas se contenter de penser que ces drames relèveraient de responsabilités individuelles, qu’ils seraient le produit d’erreurs de jugement de policiers, ni même de quelques brebis galeuses. Ce ne sont pas non plus les agents en général qu’il faut mettre en cause. Mais bien les missions qui leur sont confiées par l’État, et les modes d’actions qui leur sont prescrits, y compris les gestes techniques, comme la compression thoracique, ou les armes, comme les Grenades de Désencerclement. Dans les manifestations qui ont eu lieu depuis octobre, les policiers dénoncent une justice qui libèrerait à tour de bras des délinquants et exigent une réponse pénale plus forte. Mais qu’est-ce qu’une réponse pénale plus forte quand le taux d’incarcération est déjà de plus d’un habitant sur 1000, et que la surpopulation carcérale dépasse 200 % à Fresnes ?

Depuis Nicolas Sarkozy, ce sont les indicateurs chiffrés qui font la loi, même s’il ne sont plus publiés. Il faut donc ouvrir des procédures et beaucoup interpeller, ce qui produit la bureaucratie dénoncée par les policiers de terrain. Cela n’apporte aucune efficacité en termes de tranquillité publique ou de lutte contre la délinquance, car il n’est pas envisageable d’incarcérer autant et car la justice ne peut pas suivre. Les agents sont incités à faire du flagrant délit, ce qui crée des violences, du stress et parfois des blessés, et surtout : beaucoup de vices de procédure qui permettent aux avocats de faire libérer les prévenus.

En réalité, une bonne police ne peut pas fonctionner dans la seule répression. Les policiers ont aussi un rôle de prévention et de régulation sociale infra-judiciaire, car bien des « incivilités » ou des petits délits ne sont tout simplement pas judiciarisables. Mais les gouvernements ne valorisent plus ces missions qui relèvent de la prévention ou de l’apaisement. Une bonne police dans un pays démocratique n’a pas non plus forcément toujours le dessus par tout moyen. En Allemagne, le maintien de l’ordre se fait sans arme ni aucune des protections corporelles de nos CRS ou Gendarmes Mobiles. Du coup, les agents doivent désamorcer les tensions très en amont et le rapport avec les manifestants est très différent. Et au Royaume-Uni, les fameux Bobbies ne sont toujours pas armés dans leurs missions quotidiennes.

En France, quand de rares voix tentent d’ouvrir une réflexion sur les missions et les moyens de la police, les ministres de l’intérieur leur intiment le silence en les accusant de porter atteinte à l’honneur des policiers. Un prochain ministre aura-t-il le courage de remettre au débat démocratique le rôle confié aux policiers et aux gendarmes dans notre société ? Alors, il serait possible d’entrer dans d’importantes discussions techniques et politiques : Quelle organisation et combien de forces de polices distinctes, et quel rôle pour les polices municipales ? Quels équipements et quelles modalités d’intervention dans quelles situations ? Quel lien hiérarchique avec les parquets ? Dans la période actuelle, c’est aussi notre capacité à lutter contre des réseaux jihadistes qui est en jeu : veut-on prendre le risque que des renseignements leur échappent parce que les policiers n’ont pas de liens suffisants avec les habitants ?

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