LE DIRECT
Un bureau de vote à Mulhouse, lors de la primaire de la droite, le 20 novembre 2016.

Quelles inégalités devant le vote ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Dans le cadre de la matinale spéciale consacrée aux inégalités, listons celles qui concernent le vote. Peu visibles mais bien réelles.

Un bureau de vote à Mulhouse, lors de la primaire de la droite, le 20 novembre 2016.
Un bureau de vote à Mulhouse, lors de la primaire de la droite, le 20 novembre 2016. Crédits : Sébastien Bozon - AFP

S’il est bien un domaine, après tous ceux évoqués auparavant dans cette émission (inégalités économiques, sociales, inégalités devant le réchauffement climatique...), s'il y a bien un domaine, donc, où l’on peine à identifier des inégalités criantes, c’est bien le vote : après tout, en France, il est universel à partir de 18 ans. Il n’y aurait donc pas vraiment de sujet… Fin de ce billet politique ? Quand même pas.

D'abord, tous les cinq ans, les débats sur le vote à 16 ans ou sur le droit de vote des étrangers refont surface. Ils introduisent une première nuance. Mais d’autres phénomènes auxquels on ne pense pas spontanément constituent autant d'inégalités.

Évoquons d’abord la généralisation des primaires. Une sorte de pré-scrutin payant, pour choisir une partie des compétiteurs. Un droit de vote facturé 2 euros par tour lors de la primaire de la droite ; un euro pour celle de la gauche. Au total, donc, 2 à 4 euros : dans beaucoup de foyers, ce n’est pas négligeable. Une esquisse de suffrage censitaire, qui expliquerait pourquoi les classes populaires ont peu voté lors des primaires ?

L’exemple de Tourcoing est frappant. C'est une ville populaire dirigée par un maire Les Républicains, le très sarkozyste Gérald Darmanin. Or, à la primaire de la droite, à Tourcoing, seuls 5% des électeurs inscrits se sont déplacés. Par comparaison, à Rennes, une ville pourtant tenue par la gauche - mais plus aisée - 10% des électeurs ont voté à la primaire de la droite.

C’est d'ailleurs par cette désaffection des classes populaires que les sarkozystes ont expliqué la déroute de leur champion : selon eux, les "CSP " se sont déplacées et ont voté soit pour Juppé (candidat de l’identité heureuse, celle des centre-villes), soit pour François Fillon (candidat de la baisse des impôt), loin du débat sur les Gaulois...

Ce déséquilibre social devant le vote, criant avec ces primaires, n’est évidemment pas né avec elle...

Dès la fin des années 70, Daniel Gaxie avait titré son livre (un classique) le "Cens du vote" : cens comme censitaire. Comme cet impôt minimum qu’il fallait payer pour pouvoir voter sous la Monarchie de Juillet et la Restauration. Un cens caché, celui de l'éloignement avec la vie politique, celui du sentiment d'illégitimité citoyenne, d'incompétence politique. Le désintérêt et/ou le désengagement politique touchent davantage les classes les plus défavorisées, précarisées. Aux dernières régionales, chez les ouvriers, l'abstention fut supérieure de 11 points à la moyenne nationale, de 8 points chez les employés. Ce qui alimente une question sans fin : les classes populaires votent-elles moins parce que les responsables politiques les ignorent, ou bien est-ce que les responsables politiques les ignorent parce qu’elles votent moins ?

Plus que des inégalités de droits, le vote concentre donc des inégalités de fait...

L'exemple du vote dans les prisons l'illustre. Si l'on excepte les mineurs, les détenus de nationalité étrangère et ceux privés de leurs droits civiques, il reste près de 50 000 électeurs potentiels dans les prisons françaises. Or, il est très difficile de voter en détention : il faut établir une procuration dans le bureau de vote auquel vous êtes rattaché, ou demander une permission de sortie exceptionnelle. Par ailleurs, l'administration pénitentiaire communique a minima sur ce droit, selon l'OIP (Observatoire international des prisons). En 2012, moins de 4% des détenus ont voté.

Enfin, on ne peut recenser les inégalités électorales sans mentionner les conditions matérielles de scrutin. Dans les circonscription rurales, l'urne se trouve parfois à plusieurs kilomètres, ce qui introduit un premier biais. Mais surtout, ces dernières années, des machines à voter sont apparues dans de nombreux bureaux de vote. Le suffrage électronique a provoqué des récriminations : sur la complexité du vote, par exemple pour les personnes âgées ; sur les risques de failles et de piratages. Les experts informatiques redoublent d’ailleurs d’alarmisme depuis l’affaire du piratage russe aux États-Unis. Il ne s'agit pas là d'un détail : ces machines à voter sont imposées à 1 million et demi d’électeurs. N’ont-ils pas le droit à un système aussi simple et aussi fiable que les autres ?

Voici donc quelques inégalités devant le vote. Commenter les résultats électoraux revient donc, compte-tenu de ces biais, à ne décrire que la partie émergée de l'iceberg démocratique. (Pardon pour cette métaphore un peu limitée, c'est vrai, mais il faut en profiter avant que le réchauffement climatique ne l'ait rendue obsolète.)

Chroniques

8H19
16 min

L'Invité des Matins (2ème partie)

Cartographie des inégalités françaises (2ème partie)
L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......