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Emmanuel Macron et Vladimir Poutine traversent la galerie des Batailles, avant de donner une conférence de presse.

A Versailles, le président-soleil

4 min
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Faste and furious. Rien de tel pour apaiser la nervosité de la relation russo-française que les ors de Versailles. Mais la scénographie correspond aussi à la fonction présidentielle telle que Emmanuel Macron l'a théorisée.

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine traversent la galerie des Batailles, avant de donner une conférence de presse.
Emmanuel Macron et Vladimir Poutine traversent la galerie des Batailles, avant de donner une conférence de presse. Crédits : Christophe Archambault - AFP

Hier à Versailles, ce fut la première séquence internationale à domicile pour Emmanuel Macron. Après avoir pris contact avec ses pairs à Bruxelles au sommet de l'Otan, puis en Sicile au G7, le président français a donc accueilli Vladimir Poutine dans l'imposant décor du Grand Trianon, ce château construit sous les ordres de Louis XIV.

Plans larges et perspectives télégéniques, avec les deux présidents devisant dans la vaste galerie des Batailles : les images, autant que l'événement, sont extra-ordinaires, au sens premier du terme. « La poignée de main que le monde attendait », lançait même hier soir le Washington Post, en toute simplicité.

Alors pourquoi avoir choisi Versailles pour cette rencontre ? A posteriori, le choix du lieu semble répondre à trois objectifs.

D'abord, faire honneur à l'invité. Lui sortir le grand jeu, comme quand vous accueillez vos hôtes non pas dans la cuisine mais dans le salon avec la nappe et les couverts d'argent. Le président russe, humilié à l'automne dernier après l'annulation de sa visite à Paris, sur fond de mésentente avec François Hollande, n'a d'ailleurs pas caché son goût pour cet accueil :

"Je tiens à remercier le président de la République française de m'avoir invité en France, surtout dans un endroit aussi magnifique que Versailles. C'est la première fois que je viens ici et je suis très impressionné par la grandeur de la France, par son Histoire."

Sur le pupitre du président russe, un seul mot : "Versailles", écrit en alphabet cyrillique. Comme une carte postale.

Dans le choix du lieu, il y a aussi la volonté d'impressionner l'hôte pour créer un rapport de force propice à la discussion. Il est certain qu'un rendez-vous dans un bureau mansardé de l’Élysée n'aurait pas eu le même impact psychologique.

Et puis il y avait pour Emmanuel Macron un enjeu plus personnel : celui de faire taire les accusations d'illégitimité, d'inexpérience, voire de trop grande jeunesse. Le décor du Trianon lui permet de s'inscrire dans l'Histoire, dans les lieux patrimoniaux, lui qui fut jugé si peu présidentiel par ses adversaires. D'ailleurs, en 1982, François Mitterrand, en proie aux mêmes procès en illégitimité, avait lui-même reçu ses hôtes du G7 à Versailles.

Le faste du lieu, sa solennité, vise aussi à induire une rupture avec l'époque Hollande.

Au "président de la proximité" - qui répondait avec gourmandise à chaque sujet anecdotique -, succède symboliquement le "président de la distance", qui s'exprime avec parcimonie, qui rabroue un partisan qui le tutoie, un président qui incarne la France au travers de ses lieux emblématiques. Comme ce fut le cas hier dans la demeure du Roi-soleil.

Mais tout cela n'est pas (seulement) un coup de com' liée à la présence de Vladimir Poutine. Il s'agit aussi, et peut-être surtout, d'une conception assumée de la fonction présidentielle. Emmanuel Macron l'avait d'ailleurs théorisée, dans une passionnante interview à l'Hebdomadaire Le 1, en 2015 :

« Dans la politique française, [l']absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n'a pas voulu la mort. On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d'y placer d'autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l'espace. Après [De Gaulle], la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. "

Emmanuel Macron veut être un chef de l’État "jupitérien", c'est le terme qu'il emploie. Sa journée d'hier à Versailles parachève plutôt de le montrer comme un président-soleil, pourrait-on dire, autour duquel tout tourne :

- L'administration, dont il souhaite renvoyer ou confirmer à leur poste tous les hauts-cadres ces prochaines semaines (nous en parlions hier).
- les ministres, aux équipes atrophiées (pas plus de 10 conseillers), ce qui limite leur autonomie politique.
- l'Assemblée nationale, où Emmanuel Macron espère une majorité absolue de députés En Marche. Lesquels seront marqués du sceau du renouvellement certes, mais par conséquent novices et sans implantation locale. Ils devront donc leur élection au président de la République, et procéderont de lui.

Passons sur des mesures symboliques, comme la volonté du nouveau président de rouvrir les chasses présidentielles ; cette vieille tradition monarchique qui avait été supprimée sous Nicolas Sarkozy.

Arrêtons-nous, enfin, sur l'intitulé des ministères, lui aussi éclairant. Il n'y a plus de ministre de la Défense mais un ministère des Armées ; le Quai d'Orsay n'est plus en premier lieu le ministère des Affaires étrangères mais celui de l'Europe. Autrement dit, de manière subliminale : le vrai ministre de la Défense et des Affaires étrangères se trouve à l’Élysée, dans une version modernisée et assumée du très gaulliste « domaine réservé du chef de l’État ».

Dès lors, cette volonté d'alignement des astres politiques autour de ce "président-soleil" est-elle le gage d'une plus grande efficacité démocratique ou bien d'une dérive personnelle du pouvoir ? Les prochains mois offriront des premières réponses à cette question.

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