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Le fantôme de Samuel apparaissant à Saul de William Blake, 1800
Épisode 3 :

Esprit es-tu là ? Quand le XIXe siècle fait tourner les tables

50 min
À retrouver dans l'émission

Communiquer avec les esprits est une pratique en vogue dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le spiritisme fleurit aux États-Unis et en Europe, comme une nouvelle voie de compréhension d'un monde en proie à de nombreux bouleversements et mutations.

Séance de spiritisme, photo de John Beattie, 1872
Séance de spiritisme, photo de John Beattie, 1872 Crédits : Sepia Times / Universal Images Group - Getty

Esprit es-tu là ? En 1853, paraît Instruction explicative et pratique des tables tournantes de Ferdinand Silas, écrivain et journaliste. L’ouvrage est précédée d'une Introduction sur l'action motrice du fluide d’Henri Delaage, journalisme qui baigne dans l’occultisme. L’ouvrage débute par un rappel du contexte : "Le XIXe siècle, dans sa première moitié, semble avoir reçu pour mission d'étudier les propriétés de la matière et d'en analyser les éléments constitutifs. Une gloire infiniment plus merveilleuse est réservée à la seconde dans laquelle nous, fils de l'avenir, nous venons d'entrer le cœur haut et le visage auréolé des lueurs célestes des divines espérances car il fera de toutes les sciences des chemins qui conduiront à l'infini, c'est-à-dire a Dieu !" Les tables tournantes ont-elles conduit à Dieu ? Difficile de répondre, qui sommes-nous pour nous prononcer ? Il est certain en revanche que ces tables conduisent à une histoire passionnante.

Le spiritisme a toujours un petit goût d’adolescence, celui des bougies bon marché, des pentacles tracés d’une main maladroite, des incantations chuchotées pour ne pas réveiller les parents. Ces séances, où se mêlent le frisson de transgresser un interdit imaginaire et l’amusement, sont largement inspirées par la culture populaire du paranormal diffusée dans les séries télévisées, les films d’horreur et les romans. Toutefois le spiritisme n’est pas qu’un divertissement : l’histoire de cette croyance puise ses racines dans les bouleversements du XIXe siècle. Véritable "religion scientifique" née aux États-Unis et censée répondre aux crises de la religion chrétienne et de la science, elle en dit long sur les inquiétudes et les contradictions de son époque. 

"La science médicale, ne comprenant pas le somnambulisme magnétique et l'hypnose, abandonne les recherches. Le spiritisme instrumentalise ces phénomènes et en fait une science." Nicole Edelman

L'historienne Nicole Edelman décrit le terreau favorable à l'émergence du spiritisme en France avec la découverte du magnétisme animal de Mesmer à la fin du XVIIIe siècle et du somnambulisme magnétique, mis au jour par le marquis de Puységur en 1784. C'est à ce moment qu'on découvre l'hypnose, nom qui s'impose plus tard. Les expériences de communication se diffusent ainsi que des expérimentations médicales comme l'anesthésie sous hypnose. L'historienne situe l'apparition du spiritisme en 1857. « La religion spirite naît avec Allan Kardec, pseudonyme d'Hippolyte Denizard Rivail, qui interroge des somnambules magnétiques, une douzaine de femmes mises sous hypnose. Il va écrire, sous forme de catéchisme, Le livre des esprits, qui paraît en 1857. »

"Victor Hugo assimile tout de suite le spiritisme et le magnifie." Jean-Marc Hovasse

Pratiquée par de nombreuses personnalités littéraires - dont Victor Hugo et Sir Conan Doyle -, le spiritisme révèle les rapports des contemporains à la mort, à l’amour, ou encore au progrès. Victor Hugo est en exil sur l'Île de Jersey quand il fait l'expérience pour la première fois de la communication avec les esprits. Jean-Marc Hovasse, biographe de l'écrivain, raconte qu'il reçoit la visite de Delphine de Girardin qui l'initie lui et ses proches au spiritisme. Si ses tentatives de faire tourner les tables sont d'abord infructueuses, Delphine de Girardin y parvient à une date particulière, près du dixième anniversaire de l'enterrement de Léopoldine, fille de Victor Hugo, disparue dans une noyade. 

Victor Hugo constate que les tables confirme ce qu'il avait pensé et écrit avant l'exil. Il entre alors en communication avec des écrivaines et des hommes politiques, ainsi que des allégories, comme le drame, la tragédie ou encore la poésie. "On a tous les procès-verbaux de séance, explique Jean-Marc Hovasse. On voit, au début, que les séances sont denses et empiriques. Ça tâtonne. Il y a juste des "oui" et des "non". Rapidement, les esprits commencent à faire des phrases. Enfin, ils se mettent à parler comme Victor Hugo, en prose et en vers."

Nicole Edelman, agrégée d’histoire, est maîtresse de conférences honoraire en histoire contemporaine à l’Université Paris Nanterre. Elle est l'auteure de Voyantes, guérisseuses, visionnaires en France, 1875-1914 (Albin Michel, 1995), Les Métamorphoses de l’hystérique (La Découverte, 2003), Histoire de la voyance et du paranormal. Du XVIIIe siècle à nos jours (Seuil, 2006), Histoire sommaire de la maladie et du somnambulisme de Lady Lincoln (avec Jean-Pierre Peter et Luis Montiel, Tallandier, 2009) et L’Impossible consentement : l’affaire Joséphine Hughes (Éditions du Détour, 2018).

Jean-Marc Hovasse est professeur de littérature française à Sorbonne Universités et directeur de recherches au CNRS, où il est responsable de l’équipe Autobiographie et correspondances à l’Institut des Textes et manuscrits modernes (ITEM CNRS / ENS Paris). Il est aussi président de la Société internationale de génétique artistique, littéraire et scientifique (SIGALES) depuis 2016. Spécialiste de Victor Hugo, il a réédité, seul ou en collaboration avec Guy Rosa, plusieurs de ses œuvres : Les Châtiments (Flammarion, 1998), Napoléon le Petit (Actes Sud, 2007) et Histoire d’un crime (La Fabrique, 2009). Il a réalisé la biographie de Victor Hugo en trois tomes : Avant l’exil, 1802-1851 (Fayard, 2001), paru pour le bicentenaire de Victor Hugo, lui a valu la médaille de bronze du CNRS (2002) ; Pendant l’exil I, 1851-1864 (Fayard, 2008). Le troisième tome est encore à paraître.

Références sonores

  • Extrait du film Ouija : les origines de Mike Flanagan, 2016
  • Lecture d'une lettre de Juliette Drouet à Victor Hugo, datée du 14 septembre 1853, lue par Marion Malenfant
  • Archive d'une médium, Madame Soler, interrogée dans Avec ou sans micro - RDF, 11 décembre 1950
  • Lecture d'un extrait de l’introduction du Livre des esprits d'Allan Kardec, 1857, lu par Marion Malenfant
Chroniques
9H52
3 min
Le Pourquoi du comment : histoire
Pourquoi brûlait-on les sorcières ?
Intervenants
  • Maîtresse de conférences honoraire en histoire contemporaine à l’Université Paris Nanterre
  • Professeur de littérature française à Sorbonne Université et directeur de recherches au CNRS
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