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Portrait de fou regardant à travers ses doigts (1548-1570) / Maître inconnu (surnommé "Maître de 1537")
Épisode 2 :

C’est dans les vieux recueils qu’on fait les meilleures blagues

51 min
À retrouver dans l'émission

Le rire renouvelle sans cesse ses formes et ses modes d’expression. Le travail archéologique sur l’humour nous révèle notamment une valorisation de l’art de plaisanter et le sens aigu de nos ancêtres pour la répartie. Des Anciens aux Modernes, comment le rire et sa perception ont-ils évolué ?

Une mosaïque romaine (2 av. J.-C) qui représente un sourire niais qui n'a rien à envier aux caricatures contemporaines.
Une mosaïque romaine (2 av. J.-C) qui représente un sourire niais qui n'a rien à envier aux caricatures contemporaines. Crédits : DEA / G. DAGLI ORTI/De Agostini - Getty

Rions avec les Anciens ! Sommes-nous encore capables de rire du rire antique, même quand les blagues sont revisitées et mises au goût du jour ? Par exemple il y a cette histoire du type qui entre dans une taverne, l’index et le majeur tendus pour indiquer qu’il souhaite qu’on lui serve deux bières… et qui en reçoit cinq ! Ou bien l’histoire de ce type qui revient dans la même taverne et qui commande un Martinus. "Un Martini", répond le tavernier. "Si j’en avais voulu plusieurs, je vous l’aurais dit !" L’humour antique est à consommer sans modération. (Xavier Mauduit)

"C'est un intellectuel, un chauve et un coiffeur qui voyagent ensemble. Ils bivouaquent dans un endroit désert et décident de faire des tours de veille de quatre heures chacun pour surveiller leurs affaires. C'est au coiffeur que revient la première veille et, pour s'amuser, il rase l'intellectuel dans son sommeil ; puis il le réveille, une fois son quart terminé. L'intellectuel, en se réveillant, se gratte la tête et s'aperçoit qu'il n'a plus un cheveu : Ah ! s'écrie-t-il, ce maudit coiffeur s'est trompé : au lieu de me réveiller, il a réveillé le chauve".

Cette plaisanterie, qui peut facilement amuser les lecteurs d’aujourd’hui, est issue du plus vieux recueil de blagues connu en Occident : le Philogelos, rédigé entre le IIIe et le IVe siècles de notre ère. Les histoires drôles qui y sont compilées s’amusent des intellectuels et des avares, des individus à l’haleine fétide et des belles-mères, des vantards et des misogynes… Chaque situation, chaque personnage semble pouvoir prêter à rire dans la société de la Grèce antique. L’humour des Anciens, par son goût de l’absurde et l’importance qu’il accorde au bon mot et à la répartie, ne semble pas très éloigné du nôtre. Les occasions de rire et de faire rire ne manquent pas dans cette société rythmée par les festivités civiques et religieuses, les rencontres au forum, au gymnase, au temple ou sur l’agora. Le sens de la répartie est perçu comme une preuve d’intelligence et ce talent est mis en avant dans les compilations des paroles mémorables d’hommes illustres. 

À la Renaissance, les humanistes redécouvrent la pratique de compiler les blagues. Il choisissent de l’adapter aux hommes de leur temps : c’est la naissance des recueils de facéties en langue vernaculaire. Ces recueils connaissent un franc succès et s’imposent rapidement comme des outils particulièrement efficaces de communication politique. Leurs auteurs construisent et diffusent l’image du rex facetus, un roi affable, intelligent, spirituel, qui excelle dans l’art de plaisanter comme dans celui de gouverner. Pourtant, à l’heure des guerres de Religion, certains n’ont pas envie de rire, et la censure religieuse menace les recueils de facéties…. 

Retour sur le destin mouvementé des recueils de plaisanteries avec nos invités du jour. 

Danielle Jouanna, helléniste et historienne spécialiste du monde grec. Elle a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels Les Grecs aux Enfers (Belles-Lettres, 2015), Rire avec les Anciens (Belles-Lettres, 2016) et Le Monde comme le voyaient les Grecs (Belles-Lettres, 2018). 

Et François Lavie, attaché temporaire d'enseignement et de recherche (ATER) à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est l’auteur d’une thèse dirigée par Jean-Marie le Gall (soutenue en novembre 2020) intitulée “L’Europe plaisante. Le recueil de facéties entre culture écrite et oralité à l’époque moderne (France, Italie, Angleterre, XVIe-XVIIe siècles”.

Dans la comédie ancienne, notamment chez Aristophane, il y a toujours un objectif politique avec un goût prononcé pour la raillerie. D’ailleurs, le rire est omniprésent dans la cité athénienne. Les hommes célèbres étaient régulièrement interpellés dans l’espace public – Périclès est surnommé tête d’oignon – mais on n’intentait pas de procès contre un tel manque de respect. (Danielle Jouanna)

Les facéties de la Renaissance ont des fonctions comme dans l’Antiquité : médicales, pédagogiques, rhétoriques, conversationnelles. Elles servent à purger les humains mélancoliques. L’art de la facétie va être également utilisé par les protestants à des fins politiques : désacraliser et décrédibiliser les adversaires et promouvoir des réformes religieuses. (François Lavie)

Henri IV était célèbre pour sa capacité à faire des bons mots, qui remplissent des fonctions différentes : glorification du souverain, simple divertissement ou pour servir à l’éducation du prince. L’image du roi "plaisantin" bascula au XIXe siècle, remplacé par l’image du roi amateur de femmes : "Henri IV le Vert-Galant". (François Lavie)

Sons diffusés :

Extrait - Épisode 24 (saison 1) "Le casque et la plume" de la série télévisée (Arte) 50 nuances de Grecs de Jul.

Extrait - Adaptation de Lysistrata (comédie grecque d'Aristophane, 411 av. J-C), télédiffusée le 19 janvier 1973.

Extrait - Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ de Jean Yanne (1982).

Extrait - Le Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud (1986), d'après l'ouvrage de Umberto Eco (1980).

Lecture - Philogelos (IIIe ou IVe siècle av. J-C), lue par Tatiana Werner.

Lecture - Pierre de L'Estoile, lue par Nicole Vedres dans l'émission Le masque et la plume (18/12/1958).

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