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Portrait de groupe, Arménie vers 1900.
Épisode 2 :

Quand les voyageurs construisent l'imaginaire national de l'Arménie

51 min
À retrouver dans l'émission

De la communauté arménienne installée à Madras, en Inde, aux voyageurs venus sur les hauts-plateaux du Caucase, quels regards porter sur le fort attachement des Arméniens à leur patrie d'origine et à leur culture ?

Chicago, Femmes d'origine arméniennes habillées en costume traditionnel, tissent un tapis à l'occasion d'une collecte de fond pour l'Arménie le 29 janvier 1919. Photographe :  Bettmann
Chicago, Femmes d'origine arméniennes habillées en costume traditionnel, tissent un tapis à l'occasion d'une collecte de fond pour l'Arménie le 29 janvier 1919. Photographe : Bettmann Crédits : Getty

Il nous faut une Constitution. Ô, la belle idée du XVIIIe siècle, le siècle des Lumières. Nous connaissons la Constitution suédoise, peut-être la première, celle de 1720, ou alors le projet de Constitution pour la Corse en 1765, pourquoi pas le Considérations sur le gouvernement de Pologne et sur sa réformation projetée en 1772 par Jean-Jacques Rousseau. Bien sûr, il y a la rédaction puis l’adoption de la Constitution américaine, celle des treize premiers États, en 1787. Mais pourquoi pas une constitution arménienne ? Comment l’idée d’une Arménie indépendante et républicaine a-t-elle pu émerger dès le XVIIIe siècle à Madras, en Inde ? Et au XIXe siècle, quels regards portaient sur l’Arménie les voyageurs occidentaux qui traversent le Caucase ? Allez, direction le bout du monde, direction l’Inde, en passant par l’Arménie. (Xavier Mauduit)

En 1375, le royaume arménien de Cilicie s’effondre : une longue période s’ouvre alors pour les Arméniens, durablement privés de leur souveraineté. Pris en tenaille pendant plusieurs siècles entre les convoitises des empires perses, russes ou ottomans, certains (qui en ont les moyens) choisissent d’aller s’installer à Madras, en Inde, pour commercer. 

Au XVIIIe siècle, au sein de cette petite colonie, certains  sentent le vent tourner quand la Géorgie, voisine de l’Arménie, se bat pour sa liberté, quand les velléités russes changent la donne géopolitique et quand les Américains, eux, donnent l’exemple en se débarrassant de la tutelle anglaise et se dotent d’une Constitution: le rêve d’une liberté et d’une souveraineté arménienne retrouvées pouvait-il devenir réalité ? C’est cet espoir et cette ambition que l’on peut lire dans Le Piège de l’orgueil, un texte écrit et imprimé par des marchands et penseurs arméniens de Madras en 1773. Parfois considéré (à tort) comme la première constitution au monde, ce texte est surtout le témoignage que l’aspiration à l’autodétermination des Arméniens est ancienne et profonde.

Comment l’idée d’une Arménie indépendante et républicaine a-t-elle pu émerger dès le XVIIIe siècle à Madras ? Que doit ce texte à la situation excentrée de cette colonie marchande ? Quel regard les voyageurs Français posent-ils sur le peuple arménien et sur ses revendications au XIXe siècle ? 

Avec David Vinson est l'auteur de  Les Arméniens dans les récits des voyageurs français du XIXe siècle (Édition E&R, 2nde édition revue et corrigée, 2018). Il a participé à l'ouvrage Trames d'Arménie : Tapis et broderies sur les chemins de l'exil (1900-1940) (Museon Arlaten, Images en manœuvres éditions, 2007).  

Avec nous aussi, Satenig Batwagan Toufanian, professeure de philosophie et docteure en histoire. Ses recherches portent sur l'histoire des colonies arméniennes en Inde. Elle est autrice de Le piège de l'orgueil - Un projet républicain en Orient au XVIIIe siècle (Inalco, 2018) et de Rendez-vous à Madras, éditions Thaddée, novembre 2020. 

Les récits de voyage diffusent une image stéréotypée des Arméniens

Ce que nous montrent les récits de voyage c'est d'abord une image très stéréotypée de l'Arménien. On a des descriptions de l'Arménien négociant, banquier dans les grands centres urbains de Constantinople, de la nouvelle Djoulfa,  de Smyrne, C'est l'image d'un Arménien prospère, riche, voire ouvert aux lumières et même francophile. C'est cette image de l'Arménien de l'élite, parce que finalement ces voyageurs français appartiennent eux même à l'élite et quand ils se rendent dans l'espace de peuplement arménien, c'est leurs semblables qui les accueillent et le regard, de fait, va être biaisé par cette image stéréotypée de l'Arménien en décalage avec ce qu'est sociologiquement le monde arménien du XIXe siècle. (David Vinson)

"Le piège de l'orgueil", un texte qui redonne sa fierté au peuple arménien. 

La portée du "Piège de l'orgueil" est multiple. Ce texte va influer sur la politique d'ouverture et d'alliance avec le roi de Géorgie Orientale à qui il a été envoyé. Il a une extrême importance dans la tradition arménienne, même s'il n'a pas été appliqué tout de suite, bien qu'il a été immédiatement mis à l'honneur au début de l'indépendance actuelle de l'Arménie, au début des années 90. Immédiatement à l'Assemblée nationale d'Arménie, à la cour constitutionnelle, on a ressorti les portraits des Chahamirian, on a publié de nouveau "Le Piège de l'orgueil", il a été à cette époque-là traduit en arménien moderne donc, c'est vraiment une sorte d'icône dans la tradition arménienne. Sur le moment son importance a été la suivante : en montrant qu'un État de droit et qu'une souveraineté est possible pour les Arméniens aussi, ce texte constitue un sursaut de fierté et de dignité pour les Arméniens qui depuis tant de siècle étaient dominés par des nations étrangères et qui avaient même oublié qu'ils avaient le droit, eux aussi, à la liberté et à la souveraineté. (Satenig Batwagan Toufanian)

Sons diffusés :

  • Lecture par Olivier Martinaud de deux extraits de l'ouvrage Le Piège de l’orgueil (1773) de Hakob Chahamirian.
    Lecture par Olivier Martinaud d'un extrait de Voyages aux Indes orientales par le nord de l’Europe, les provinces du Caucase, la Géorgie, l’Arménie et la Perse (1834) de Charles Belanger.
  • Lecture par Olivier Martinaud d'un extrait De Paris à Astrakhan (Également publié sous le nom de Voyage en Russie) (1860) d'Alexandre Dumas. 
  • Musique - Charles Aznavour - Emmenez-moi. 

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