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"A faut esperer q'eu jeu la finira ben tot". 1789, eau-forte coloriée. Musée Carnavalet, Paris.
Épisode 4 :

1944-1945 : du sang dans l’encrier

52 min
À retrouver dans l'émission

Confronté à la question de l’épuration des intellectuels au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le général de Gaulle écrit dans ses "Mémoires de guerre" que, "dans les lettres, comme en tout, le talent est un titre de responsabilité".

Première et unique audience du procès de Robert Brasillach en cour de justice à Paris le 19 janvier 1945. Condamné à mort, l'ancien journaliste de "Je suis partout" sera fusillé le 6 févier 1945.
Première et unique audience du procès de Robert Brasillach en cour de justice à Paris le 19 janvier 1945. Condamné à mort, l'ancien journaliste de "Je suis partout" sera fusillé le 6 févier 1945. Crédits : AFP

Que trouve-t-on en vitrine des librairies ? Des livres au titre joli : La Conquérante, Les Quatre Jeudis, L’Homme à cheval, Les Chiens de paille, Dante et Mistral, Le Pain et le vin… Ils sont publiés chez Gallimard, chez Plon, chez Denoël ou encore les éditions du Cadran. Ils sont signés Robert Brasillach, Pierre Drieu la Rochelle, Charles Maurras, Lucien Rebatet.

Brasillach, fusillé pour collaboration ; Rebatet, condamné à mort ; Drieu la Rochelle, qui se suicide pour ne pas être arrêté ; Maurras, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale.

Parfois, il y a du sang dans l’encrier  et « Des mots qui tuent », titre de l’ouvrage de la sociologue et historienne Gisèle Sapiro : face à la guerre, quelle est la responsabilité de l'intellectuel ?Que trouve-t-on en vitrine des librairies ? Des livres au titre joli : La Conquérante, Les Quatre Jeudis, L’Homme à cheval, Les Chiens de paille, Dante et Mistral, Le Pain et le vin… Ils sont publiés chez Gallimard, chez Plon, chez Denoël ou encore les éditions du Cadran. Ils sont signés Robert Brasillach, Pierre Drieu la Rochelle, Charles Maurras, Lucien Rebatet. (Xavier Mauduit)

Parfois, il y a du sang dans l’encrier  et « Des mots qui tuent », titre de l’ouvrage de la sociologue et historienne Gisèle Sapiro : face à la guerre, quelle est la responsabilité de l'intellectuel ? (Xavier Mauduit)

À l’automne 1944, alors que s’ouvrent les procès de la Libération, les premiers noms à passer devant les juges sont connus du grand public : Maurras, Brasillach, Rebatet, Céline… Des intellectuels ayant soutenu la politique de collaboration doivent se défendre de l’accusation de trahison nationale et d’intelligence avec l’ennemi. Ils encourent la peine capitale. 

Pour leurs contemporains comme pour nous, ces procès soulèvent une foule de questions. Qui sont ces écrivains ayant collaboré avec l’occupant ? Comment définir leur responsabilité, si les mots ne sont pas exactement des actes ? Quels textes sont jugés les plus sévèrement par les juges, et quelles défenses sont déployées par les accusés ? Les intellectuels auraient-ils servi de boucs émissaires dans une France qui devait se réconcilier avec elle-même, comme le suggère très tôt une partie du monde des lettres ?

Pour en discuter, nous recevons Gisèle Sapiro, directrice de recherche au CNRS et directrice d’études à l’EHESS, à l’occasion de la publication de son dernier ouvrage Des mots qui tuent. La responsabilité de l’intellectuel en temps de crise (1944-1945) (Seuil, 2020). Spécialiste des rapports entre littérature et politique, et notamment de la question de l’engagement des intellectuels, elle est l’autrice de La Guerre des écrivains, 1940-1953 (Fayard, 1999), Les Écrivains et la politique en France, De l'Affaire Dreyfus à la guerre d'Algérie (Seuil, 2018) et Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ? (Seuil, 2020). 

Simone de Beauvoir dans une citation tirée de ses mémoires explique pourquoi elle a refusé de signer la pétition de recours en grâce de Robert Brasillach : elle dit qu'il y a des mots aussi meurtriers que des chambres à gaz. L'idée serait qu'il y aurait des mots qui auraient un pouvoir performatif et qui peuvent tuer. Dans une situation comme celle de l'occupation, même si on ne croit pas à la théorie idéaliste selon laquelle les mots seraient à l'origine des actes, dans une situation comme celle-là, et comme dans tous les régimes autoritaires quand il y a un monopole de la parole et pas de possibilité d'exprimer des avis contraires, la parole peut légitimer la violence d'État, la justifier. C'est ce qui s'est passé sous l'occupation et c'est ce qui explique aussi les procès de l'épuration. Aujourd'hui, On retient surtout la sévérité de ses procès et la peine de mort mais Il faut comprendre quelle fut la violence de ces dénonciations collectives, ce mode de légitimation des crimes commis par le régime de Vichy et par l'occupant. Ces mots qui tuent visaient aussi bien les communistes que les gaullistes et évidemment avant tous les juifs qui était déportés. (Gisèle Sapiro)

L'écrivain collaborateur appartient très clairement à une élite sociale : c'est un homme qui est plutôt en fin de carrière, issue le plus souvent de la moyenne bourgeoisie parisienne, qui a fait des études secondaires, réservées aux élites car payantes jusqu'en 1933. Puis ils se sont engagés dans des études supérieures souvent pas assez poussées pour accéder un poste élevé dans la fonction publique ou dans l'enseignement supérieur. La moitié d'entre eux, vivent de leurs plumes comme journaliste professionnel tout en poursuivant des ambitions littéraires. (Gisèle Sapiro)

Sons diffusés : 

  • Lecture d'un extrait de Madame Bovary (1857) de Gustave Flaubert par Jacqueline Morane, Édition Encyclopédie Sonore. 
  • Extrait du film  Monsieur Batignole de Gérard Jugnot (2002).
  • Archive - 01/01/1945 - Actualités Françaises  - Le procès de Charles Maurras. 
  • Archive - 10/12/1969 - France Inter - Émission Radioscopie - Lucien Rebatet. 
  • Archive -  1967 - Radio Canada - Jean-Paul Sartre s'exprime au sujet du procès de Nuremberg.
Chroniques
9H52
4 min
Le Journal de l'histoire
Le confinement ? Une histoire ordinaire de l’humanité
Intervenants
  • sociologue, directrice de recherche au CNRS et directrice d'études à l'EHESS.
L'équipe
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