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Des milliers d'Américains marchent près du Lincoln Memorial le 28 août 1963 lors d'un rassemblement pour les droits civiques.
Épisode 1 :

Les pans oubliés de l’héritage de Martin Luther King

52 min
À retrouver dans l'émission

Suite à l’obtention des droits politiques des noirs, comment Martin Luther King a-t-il oeuvré pour l’instauration d’une justice sociale en luttant contre l’impérialisme, le capitalisme et le racisme ?

Martin Luther King, Jr. prononce un discours devant une foule d'environ 7000 personnes le 17 mai 1967 à Berkeley, en Californie.
Martin Luther King, Jr. prononce un discours devant une foule d'environ 7000 personnes le 17 mai 1967 à Berkeley, en Californie. Crédits : Michael Ochs Archives - Getty

Quelle émotion peut ressentir un homme qui s'apprête à prononcer un discours face à une foule massive ? 250.000 personnes sont devant un lieu hautement symbolique, le Lincoln Memorial, à Washington. Le moment est exceptionnel bien sûr, d'autant que le discours est prononcé dans un contexte particulier, celui du mouvement de lutte pour les droits civiques. Savoir quoi dire est une chose, trouver la manière de le dire en est une autre. Il faut des talents oratoires. Ça tombe bien, celui qui prend la parole est un pasteur. Pendant le discours, la figure de style qui ponctue le propos est une anaphore, des mots, des phrases répétées qui ponctuent ce propos. "I have a dream", je fais un rêve. Le 28 août 1963, le pasteur Martin Luther King prononce un discours historique historique, au sens où il a marqué les contemporains, où il est resté dans les mémoires. "I have a dream". Mais Martin Luther King, reconnu pour son combat en faveur de l'égalité aux Etats-Unis, est un peu oublié pour ses autres combats. Oui, l'action de cet homme ne se réduit pas à la lutte contre la ségrégation, elle s'inscrit dans une pensée plus large, dans une action plus globale en faveur de l'égalité et de la justice sociale. Alors, faisons un rêve : que l'apport de Martin Luther King ne soit pas réduit à un discours, aussi sublime soit il. 

Pour nous en parler nous recevons ce matin Sylvie Laurent, biographe de Martin Luther King, américaniste et enseignante à Sciences Po. Elle est chercheuse associée à Stanford aux Etats-Unis. Elle est notamment l'auteure de Martin Luther King. Une biographie intellectuelle et politique paru en 2015 aux éditions du Seuil et La couleur du marché. Racisme et néolibéralisme aux Etats-Unis publié en 2016 aux éditions du Seuil. 

Il y a quelque chose de très louable dans le fait de se souvenir du Martin Luther King comme celui qui avait foi en l'Amérique, qui avait un rêve, qui était une figure porteuse d'un enthousiasme collectif et qui voulait donner aux Noirs la possibilité de voter - c'est à dire d'être pleinement dans la citoyenneté formelle - et de mettre fin à la ségrégation. Tout cela est authentique, mais ça ne représente qu'une infime partie de l'ensemble des réformes souhaitées par Martin Luther Kind afin que cette libération soit substantielle, pour reprendre un mot qu'il utilisait. Le problème, c'est qu'une fois que l'Amérique a donné aux Noirs le droit de vote et la fin de la ségrégation en 1964 et en 1965, elle s'est tout de suite récriée sur le fait que la libération devait aller au delà. Il y a une forme de crispation, de renfermement sur l'idée que la libération était acquise et que l'Amérique était quitte avec ses Noirs, alors même que Martin Luther King continuait à dire que l'égalité économique, la brutalité policière, la ségrégation dans les ghettos, l'absence de logement et d'éducation décente étaient tout aussi fondamental. Mais comme c'est arrivé un petit peu après, ou de façon concomitante à ce qui a été conçu comme la grande rédemption américaine - le fait de donner le droit de vote et de mettre fin à la ségrégation - on l'a oublié. Donc, on a fait taire Martin Luther King, on l'a fossilisé dans l'image d'un pasteur très sympathique qui prêche la non-violence et la réconciliation, en oubliant à quel point, fondamentalement, c'était un dissident et que l'Amérique ne lui convenait pas du tout telle qu'elle était. Sylvie Laurent

Toute sa vie, Martin Luther King n'aura de cesse d'enseigner la pratique de la non-violence. C'est un point qui est souvent très peu compris, la non-violence est profondément coercitive. Les jeunes militants qui suivront Martin Luther King dans cet engagement, le feront en se forçant un peu parce que ce n'est pas du tout spontané d'accepter de recevoir les coups en espérant que la libération procède du spectacle de la justice et que l'on parviendra à changer le cœur de son bourreau. Martin Luther King reprend de Gandhi l'idée qu'il faut enseigner, comme une forme d'ascèse que l'on peut retrouver dans les arts martiaux, le fait de comprendre que retourner la violence mène à sa perte et que c'est en réalité un signe de faiblesse. Donc, il organisera des séminaires de formation à la non-violence. Il y a tout un soubassement intellectuel, mais ensuite une pratique physique d'engagement des corps. Lorsque Martin Luther King et les siens participeront à des marches en sachant pertinemment que la police est là et que les coups de bâton pleuvront, ils devront pratiquer de façon spirituelle cette idée de la non-violence, en pensant profondément que, d'une part, stratégiquement, lever la main sur un policier mènerait à la perte, mais que plus encore, la libération ne viendra que du fait de se départir de la haine, de la colère et du désir de revanche. Et cela est assez compliqué pour des gens qui sont opprimés depuis si longtemps. Mais Martin Luther King y parvient et contre l'évidence, la révolution des droits civiques aux États-Unis a été parfaitement pacifique et on s'en étonne encore aujourd'hui. Sylvie Laurent

Sons diffusés : 

Archive : Birmingham : interview du pasteur Martin Luther King, dans le JT de 20H, le 18/05/1963, RTF / ORTF

Musique : Why ? (The King of Love Is Dead), de Nina Simone, en 1968, trois jours après la mort de Martin Luther King

Lectures par Olivier Martinaud : 

  • Télégramme de Martin Luther King au président Johnson, 25 juillet 1967
  • Extrait du discours de Martin Luther King, « Au-delà du Vietnam : le moment de briser le silence », prononcé le 4 avril 1967 devant une assemblée à l’église Riverside de New-York

Générique de l'émission : Origami de Rone

Intervenants
  • américaniste, professeur à Harvard, Stanford et Sciences Po.
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