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Bernard Hoepffner, à droite, à côté de Claro dans "Tout arrive !" le 14 avril 2009

Disparition de Bernard Hoepffner, traducteur de Mark Twain et de James Joyce

5 min
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Traducteur majeur de la littérature anglaise et américaine, insatiable découvreur et redécouvreur de textes, Bernard Hoepffner a été emporté par la mer le 6 mai dernier au Pays de Galles. Il laisse derrière lui une œuvre immense, exigeante, qui va des classiques aux auteurs les plus contemporains.

Bernard Hoepffner, à droite, à côté de Claro dans "Tout arrive !" le 14 avril 2009
Bernard Hoepffner, à droite, à côté de Claro dans "Tout arrive !" le 14 avril 2009 Crédits : Radio France

Immense émotion ce weekend dans le monde de l'édition et chez les lecteurs assidus de littérature anglophone à l'annonce de la mort de Bernard Hoepffner. Il a disparu le vendredi 6 mai à l’âge de 71 ans, emporté par une vague alors qu’il se promenait sur l’un des sentiers côtiers qu’il aimait le plus au pays de Galles où il s’était réinstallé il y a quelques mois, après y avoir vécu dans ses jeunes années. Car comme beaucoup de ses comparses, Bernard Hoepffner avait eu plusieurs vies avant la traduction : restaurateur d’objets d’Extrême-Orient au Royaume Uni, ou agriculteur aux Canaries. Mais sa passion pour la littérature américaine, découverte à 17 ans, était finalement devenue le cœur de sa vie et de son métier.

"Je suis amoureux de la langue anglaise, mais je suis obligée de lui faire violence."

Il publie sa première traduction aux éditions Bourgois, celle d’un livre d’Edmund White, auteur américain pionnier de la même génération que lui, pionnier de la littérature dite homosexuelle, que Bernard Hoepffner est l’un des premiers à faire découvrir en France. Inlassable découvreur de textes et d’auteurs ambitieux, le traducteur, (dont la première femme,Catherine Goffaux, fut souvent la complice d'écriture jusqu'à leur séparation en 2006) a aussi et surtout permis, de redécouvrir des textes classiques fondamentaux qui font aujourd’hui référence. C’est lui qui retraduit les Aventures de Tom Sawyer et les Aventures de Huckleberry Finn chez Tristram, à une époque où il n’existe que des versions tronquées et souvent expurgées par les ayant-droits, dans des formats jeunesse le plus souvent. Bernard Hoepffner permet ainsi de replacer Mark Twain à sa juste place : celle d’un auteur fondamentalement moderne. C’est aussi lui qui s’attaque à l’immense chantier que représente Ulysse de James Joyce pour Gallimard, avec l’audace et l’exigence qui le caractérisent dans le travail de traduction. Un exercice périlleux, fondamentalement conflictuel dans sa nature, comme il l’expliquait en 2014 dans l’émission Cultures Monde sur France Culture :

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"Je suis amoureux de la langue anglaise, mais je suis obligé de lui faire violence"

Bernard Hoepffner : traducteur exigeant et engagé

A travers ses choix de traduction, souvent exigeants, et son action à la tête de l’ATLAS, Bernard Hoepffner défendait une certaine idée, très engagée, de son métier. Car au-delà de ses traductions des classiques, Bernard Hoepffner s’est beaucoup battu pour défendre et traduire les inventeurs contemporains de nouvelles formes littéraires. Il a ainsi traduit, Gabriel Josipovici (Quidam éditeur), David Grand (Seuil), et surtout Gilbert Sorrentino , dont il connaissait l’œuvre intimement (éditions Cent Pages ou Cherche-midi). Jaloux de son temps, qu’il réservait à des auteurs choisis avec le plus grand soin, Bernard Hoepffner a toujours gardé une large place pour l’ATLAS , l’Association pour la promotion de la traduction littéraire, dont il a été président puis vice-président, où il a contribué à former les jeunes générations de traducteurs, et poursuivait une réflexion constante sur la traduction. Lui qui avait vécu à La Haye, où sa nouvelle compagne, Suzanna Matvejevic traduisait notamment pour le Tribunal pénal international, a consacré de nombreux colloques au rôle que peut jouer la traduction dans le grand concert du monde (avec un colloque sur la traduction et la guerre en 2014). Lui qui n’aimait pas la notion de passeur, envisageait la traduction comme un lieu crucial d'engagement et de compréhension de l’autre. Toujours dans l’émission Cultures Monde, il décortiquait avec finesse la manière dont Français et Anglais prennent la parole sur la politique.

Prenons l’exemple d’une discussion politique en France et d’une discussion politique en Angleterre. Là-bas, il y a un système dans la langue, qui est un système culturel profond, qui est le « question tag » : on termine une phrase en posant une question, c’est-à-dire en réduisant la position qu’on a avait prise. Cela n’existe pas du tout en français, même si on pourrait traduire ça par quelque chose comme : « il fait beau aujourd’hui, n’est-ce pas ». Ce qui veut dire que dans cette discussion politique en Angleterre, vous assénez quelque chose, mais immédiatement après, vous le remettez en question pour laisser de la place à notre interlocuteur. Alors qu’en français, la discussion politique, c’est tout de suite « Moi je, moi je pense que.. ». Comment traduire ça ? On ne pas traduire les « questions tag » tout le temps, un texte truffé de « n’est-ce pas » serait une horreur ! Mais il faut essayer de faire rentrer cette idée, et moi j’aimerais qu’à travers les traductions, les lecteurs français acquièrent un peu de cet esprit-là.

Un hommage lui sera rendu le 7 juin prochain à la maison de la Poésie à Paris.

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