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Laura Poitras: «Je voulais faire comprendre les sacrifices de Snowden»

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Rencontre avec Laura Poitras, la réalisatrice de Citizenfour , film récompensé par l’Oscar du meilleur documentaire. Avant de travailler sur la surveillance de masse aux Etats-Unis, elle a réalisé plusieurs documentaires sur l’Amérique d’après le 11 septembre, dont My Country, My Country sur la guerre en Irak.

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Citizenfour

Les autorités américaines la surveillent de près. C’est bien Laura Poitras qu’Edward Snowden choisit en 2013 pour révéler les documents qui prouvent que la NSA applique la surveillance de masse. Il lui donne rendez-vous à Hong Kong, avec le journaliste d’investigation Glenn Greenwald. Pendant plusieurs jours, elle va filmer leur huis clos dans un hôtel, alors que les révélations qui s’enchaînent font d’Edward Snowden l’homme le plus recherché du monde.

Zoé Sfez : Quand cette source encore inconnue -Edward Snowden- vous a contactée, vous saviez que les révélations qu’elle s’apprêtait à faire allaient être au centre de l’actualité. Comment avez-vous décidé de ne pas vous-même « sortir » ces scoops mais de raconter cette histoire par le format plus distancé du documentaire ?

La ura Poitras: En fait, c’est quand j’ai commencé à recevoir ses e-mails, ils étaient tous assez effrayants et très significatifs. Je me suis retrouvée dans cette situation dramatique où je parlais à quelqu’un qui risquait sa vie et qui m’expliquait de manière très articulée pourquoi il était prêt à le faire. Tout de suite, il m’a parlé du système de surveillance de la NSA et m’a dit qu’il avait des documents. Donc j’ai gardé les e-mails en me disant que je devais en faire quelque chose, mais je ne savais pas encore ce que j’en ferai. Comme tous les artistes, je suis mon instinct : je savais que j’étais sur une bonne piste, mais je ne savais pas où cela me mènerait. C’est en arrivant à Hong-Kong que j’ai compris que cela deviendrait un film. Avant Hong-Kong, j’étais une journaliste qui devait à tout prix protéger sa source. Une fois arrivée là bas, je me suis dit : « Ok, je suis documentariste, donc je ne vais pas construire l’information mais documenter la façon dont on la construit. » J’ai essayé de rester concentrée, de ne pas trop penser à ce que cela pourrait donner sur grand écran, parce qu’il y avait d’autres paramètres à gérer dans l’urgence : on avait peur que l’hôtel soit sur écoute, qu’on essaie de nous empêcher de faire notre travail. Donc je tournais et je chiffrais les images. Je faisais ce que j’avais à faire avant tout, sans penser au résultat final.

Laura Poitras
Laura Poitras Crédits : Katy Scoggin

Comment avez-vous protégé vos images pendant le tournage, alors que vous étiez sous surveillance très étroite du gouvernement américain ?

Déjà, je voyageais seule, je faisais moi-même le son et l’image , car je voulais que personne d’autre ne prenne de risque. Je chiffrais les images, je les envoyais à des avocats pour les sécuriser. Pendant ce temps-là, Glenn Greenwald sortait les informations livrées par les documents chaque jour. C’était un peu comme être dans l’œil du cyclone. Au début c’était très calme, et au fur et à mesure les médias sont arrivés, la télévision n’a plus parlé que de cela et tout doucement le monde extérieur s’est refermé sur nous.

Et au moment de la post-production ?

Mes deux producteurs Mathilde Bonnefoy et Dick Wilutsky m’ont beaucoup soutenue. Quand je suis rentrée de Hong Kong avec tous ces rushs ils m’ont dit qu’ils y croyaient, qu’ils étaient prêts à prendre le risque. Nous savions que le gouvernement américain ne nous lâcherait pas, que toutes nos communications, tous les gens avec qui nous aurions des contacts seraient surveillés. Ce qui aurait été horrible, c’est que tous mes amis me tournent le dos, et cela aurait été compréhensible ! Mais c’est le contraire qui s’est passé. Nous étions cependant extrêmement prudents. En salle de montage, nous devions nous assurer que rien n’était connecté à internet. Nous mettions nos portables au frigo, puisqu’on a appris par le film que les téléphones portables peuvent devenir des micros, et qu’ils sont aussi un moyen de vous localiser. Notre crainte ultime, c’était que les autorités américaines réussissent à accéder à notre salle de montage. Donc cela a été beaucoup de chiffrage, beaucoup de mots de passe très longs et parfois on emportait même les rushs avec nous en partant.

Votre caméra est rivée sur Edward Snowden. Vous filmez son intimité, au moment où sa vie bascule…

C’était quand même des circonstances extraordinaires à cause du risque qu’Edward Snowden prenait. A un moment donné, il a atteint le point de non retour, il a mis sa vie en jeu parce qu’il pensait que le public devait connaitre ces informations. J’étais moi-même extrêmement nerveuse, on ne savait pas comment tout cela finirait. J’ai donc essayé de filmer ce moment avec le plus de patience possible, en laissant vivre les silences, les moments d’absence. Je voulais aussi que l’on comprenne les conséquences pour lui, le sacrifice qu’il faisait et on le voit au moment où il écrit à sa petite amie, Lindsay Mills. A ce moment-là, on comprend que sa décision de s’exposer et de tout livrer aux journalistes va causer de grandes souffrances à quelqu’un qu’il aime plus que tout.

Comment avez-vous réussi à convaincre Edward Snowden de faire un documentaire centré sur lui, alors qu’il a toujours spécifié qu’il ne voulait pas qu’on lui accorde trop d’importance ?

En effet, il avait très peur que l’attention se focalise sur lui et distraie le public des informations qu’il révélait. Mais il avait aussi décidé de ne pas cacher son identité. Il savait que les gens auraient envie de savoir qui il était, et il tenait à expliquer ses motivations, et je savais tout cela avant d’arriver à Hong-Kong. Je lui ai dit : « je veux te filmer ». Il m’a immédiatement répondu : « non, je ne suis pas le centre de cette histoire». J’ai répondu : « de toute manière, les gens vont tout vouloir savoir de toi et tu es le seul à pouvoir répondre. » Et j’ai fini par le convaincre d’emporter ma caméra. Une fois qu’il a accepté cette idée, il m’a laissé la liberté totale de filmer. Glenn aussi savait que j’avais ma caméra. D’une certaine manière cela décuplait les risques pour nous, parce que nous étions encore plus vulnérables, mais cela décuplait aussi notre capacité à toucher les gens, à leur expliquer la portée de ce qui s’était passé là-bas. Dans ce sens, je considère que ce film c’est un document extrêmement important c’est un documentaire sur le journalisme, sur les coulisses du journalisme. On lit l’information dans les journaux, mais là, on découvre ce qu’il se passe concrètement quand un journaliste rencontre sa source.

Tout au long du film, vous filmez les échanges entre Edward Snowden et Glenn Greenwald, qui chaque jour sort les informations. Plusieurs questions se posent : quand, comment exploiter ces documents, à quel moment l’identité d’Edward Snowden doit être dévoilée… Qu’avez-vous appris sur votre métier avec cette affaire ?

Il y a tellement de leçons à tirer de cette affaire. Aujourd’hui j’entends souvent les gens dire que c’était malin de la part de Snowden de sortir de l’anonymat, que c’était un beau coup. Mais sur le moment, c’était terrifiant, et vraiment très risqué. En tant que journaliste, la première chose qu’on vous apprend, c’est de protéger vos sources. Là, Edward Snowden a dit : « je préfère sortir de l’ombre avant qu’on me retrouve ». Ce qui va totalement à l’encontre de ce qu’on a l’habitude de faire ! Et que se passe-t-il quand on inverse le modèle ? Je crois qu’en la matière, nous avons pris la bonne décision, celle de prendre des risques. A travers toute cette affaire, Glenn Greenwald aussi a été très courageux. Tous les jours il sortait les informations, s’exposait, était présent sur tous les fronts. Je pense que si nous avions été plus timorés et que nous avions suivi les règles, toute cette affaire aurait eu beaucoup moins d’impact.

Dans la dernière séquence du film, vous retrouvez Edward Snowden qui vit réfugié à Moscou et vous partagez avec lui des révélations qui vous ont été communiquées par une autre source. Y aura-t-il d’autres Edward Snowden ?

Là encore, je suis journaliste et je dois protéger mes sources, donc je ne peux pas en dire beaucoup. Ce film parle de gens qui sont prêts à risquer leur vie pour défendre une cause, on y voit Edward Snowden, William Binney, qui a été l’un des premiers lanceurs d’alerte sur ce que faisait la NSA. Et d’une certaine manière, c’est un symptôme de ce qu’il se passe dans notre société, d’une forme d’échec de la démocratie.Donc ce que j’attends de cette affaire, ce n’est pas que d’autres personnes fassent ce que Snowden a fait, car ce n’est pas la solution. J’espère surtout que cela conduira à plus de transparence dans le système des Etats.

A la fin du film, vous remerciez plusieurs logiciels libres. Après avoir vu Citizenfour , le grand public peut aussi être s’interroger sur sa propre responsabilité. Votre intention n’était-elle pas aussi de pousser les gens à être plus conscients et responsables de la protection de leur vie privée dans la vie quotidienne ?

Ce film pose la question de la surveillance de masse. Le but reste avant tout d’exiger la transparence des Etats. Mais, en attendant, il y a beaucoup de choses que les gens peuvent faire pour protéger leur vie privée et contourner la surveillance électronique. Il y a beaucoup d’outils comme les logiciels libres. Vous pouvez télécharger le Tor Project, qui est un navigateur anonyme. Si vous voulez faire une recherche sans laisser de traces, ou que vous ne voulez pas que Google vous envoie de la publicité, utilisez-le. Il existe aussi beaucoup d’outils pour chatter ou s’envoyer des messages. De plus en plus de technologies sont créées dans ce sens. Sur le site du film, vous trouverez pas mal de liens vers ce type d’outils.

Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Je vais continuer à travailler sur la surveillance de masse. Le Whitney Museum of American Art de New York m’a proposé de travailler sur une installation sur la surveillance de masse, mais sous une forme plus artistique. Il y a aussi The Intercept, un magazine en ligne fondé notamment avec Gleen Greenwald, qui va continuer d’exploiter les documents que nous avons, car il y en a encore beaucoup. Mais je vais continuer à traiter ces sujets par l’image, car je suis vraiment persuadée que l’image est un moyen de communication qui parle de aux gens de manière très immédiate et très forte.

Vous ne vivez plus aux Etats-Unis depuis plusieurs années. Vous avez maintenant remporté un Oscar. Envisagez-vous d’y travailler à nouveau un jour ?

Pendant des années, à chaque fois que je voyageais aux Etats-Unis j’étais systématiquement retenue à l’aéroport pendant des heures. Après l’affaire Snowden, Glenn et moi avons reçu plusieurs prix de journalisme. Ensuite il y a eu les Oscars et nous nous sommes servis de ces occasions prestigieuses pour revenir aux Etats-Unis. Mais j’espère avoir vraiment avoir l’occasion de lire un jour mon dossier. Je suis très curieuse de savoir ce que le gouvernement recueille comme information sur moi, au moment où l’on parle par exemple. Je suis certaine que je suis encore sous surveillance électronique, mais on ne m’arrête plus à la frontière, c’est déjà cela de pris. En revanche, est-ce que je peux travailler aux Etats-Unis ? C’est très difficile de répondre à cette question. Le gouvernement américain cible les lanceurs d’alerte et les journalistes dans des proportions jamais atteintes jusque-là. C’est pour cela que j’habite à Berlin. Je travaille en ce moment à New-York mais si la situation empire, je devrai partir. Dans tous les cas, je ne les laisserai pas m’intimider ou m’empêcher de faire ce que je dois faire.

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