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Audrey Pulvar, retirée de l'antenne de CNews pour avoir signé une pétition anti FN conteste la décision de sa chaîne

Pluralisme et engagement dans les médias: les affaires Pulvar et Barré relèvent-elles ou non de la censure ?

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Audrey Pulvar, retirée de la chaîne CNews pour avoir appelé à voter contre le Front National, et l'humoriste de France Inter Pierre-Emmanuel Barré, qui a démissionné mercredi après un conflit sur l'une des ses chroniques, dénoncent tous deux une "censure"'. Mais qu'en est-il vraiment ?

Audrey Pulvar, retirée de l'antenne de CNews pour avoir signé une pétition anti FN conteste la décision de sa chaîne
Audrey Pulvar, retirée de l'antenne de CNews pour avoir signé une pétition anti FN conteste la décision de sa chaîne Crédits : CHARLY TRIBALLEAU / AFP - AFP

Deux affaires ont éclaté au cœur de la semaine qui cristallisent toutes les tensions de cette élection et de la question centrale qu’elle pose : celle du front républicain. Elles cristallisent aussi les tensions dans les médias sur les questions du pluralisme et de l"engagement, dans une campagne où les critiques et la défiance envers les médias sont plus fortes que jamais. Et où cette défiance fait désormais partie intégrante du discours des candidats, et en particulier du Front National.

L'affaire Audrey Pulvar vs CNEWS

On le voit bien avec le retrait imposé par CNews à sa journaliste Audrey Pulvar. Elle a été suspendue mercredi de l’antenne jusqu’au 7 mai, date du second tour de l’élection présidentielle, pour avoir signé une pétition féministe contre Marine Le Pen.

La ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes, Laurence Rossignol, initiatrice de la pétition, a mis en avant sur Twitter la signature de la journaliste, et Florian Philippot, vice-président du Front national (FN) a immédiatement dénoncé sur le même réseau cette prise de position.

Audrey Pulvar, quant à elle, n’a pas hésité, toujours sur Twitter à dénoncer publiquement la volonté de la chaîne de l’écarter. Et a depuis reçu de très nombreux soutiens.

Audrey Pulvar a-t-elle enfreint une règle ?

On serait tenté de répondre que non dans un premier temps, puisque son employeur CNews n’avait diffusé, pour cette campagne, aucune recommandation écrite, et que les textes qui encadrent la profession de journaliste en France (chartes et convention collective nationale) ne mentionnent pas clairement la notion de « réserve » Mais la chaîne a jugé que le geste d’Audrey Pulvar « pouvait influencer le regard que les téléspectateurs portent sur elle ». Si la question est vraiment celle du devoir de réserve et du regard des téléspectateurs, on pourrait s’étonner que Pascal Praud, qui s’était montré très vif dans son interview, face au député socialiste de Paris Patrick Bloche, le 22 mars n’ait pas été retiré de l’antenne. « C’est différent, il n’avait pas fait connaître son vote » explique CNews au journal Le Monde.

Le décompte du temps de parole par le CSA: le casse-tête des chaînes

Mais en réalité, plus qu’un devoir de réserve, c’est la question des temps de parole, strictement encadrés tout au long de cette campagne par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, qui est aussi au cœur de cette affaire. En effet, depuis le 10 avril (dernière période de la campagne du premier tour) , et a fortiori depuis que nous sommes entrés dans la campagne du deuxième tour, les médias sont contraints par la loi d’offrir une égalité parfaite entre les deux candidats : égalité de temps de parole et d’exposition à des horaires comparables. Or, la configuration exceptionnelle de l’éventuel front républicain complique beaucoup la gestion de ces temps de parole. En effet si quelqu’un sur l’antenne appelle à « faire barrage contre le Front National », il est automatiquement comptabilisé en tant que soutien d’Emmanuel Macron, dans la mesure où cette formulation ne laisse pas d’autre choix que de voter pour le candidat d’En Marche. En revanche, s’il dit: « aucune voix ne doit aller au FN », il ne l'est pas puisque l’appel laisse aussi la possibilité de s’abstenir ou de voter blanc.

Les règles du CSA s'appliquent aux collaborateurs des chaînes

Daniel Cohn-Bendit, soutien d'Emmanuel Macron a suspendu sa participation à Europe 1 depuis le 10 avril
Daniel Cohn-Bendit, soutien d'Emmanuel Macron a suspendu sa participation à Europe 1 depuis le 10 avril Crédits : MARTIN BUREAU / AFP - AFP

Là où les choses se corsent encore pour les rédactions, c’est que ces règles s’appliquent à tous les intervenants (à une exception près, nous y reviendrons) qui peuvent s’exprimer dans les médias, qu’il s’agisse, bien sûr, des invités, mais aussi des journalistes et de tous les collaborateurs d’une chaine ou d’une antenne. Ainsi quand un journaliste, un chroniqueur ou un éditorialiste se prononce pour un candidat ou en faveur du front républicain, à l’antenne, dans un papier, ou même sur les réseaux sociaux, toutes ses interventions suivantes, qu’elles aient à voir ou non avec la politique, sont comptées dans le temps de parole du candidat qu’il a soutenu. Charge aux rédactions ensuite d’équilibrer les comptes, ce qui relève pratiquement de l’impossible, et les pousse donc le plus souvent à demander aux collaborateurs engagés de se retirer ; c’est ainsi que Daniel Cohn Bendit, soutien officiel d’Emmanuel Macron, a arrêté depuis le 10 avril de livrer sa chronique sur Europe 1, et que Jean-Louis Bourlanges a quitté l’émission de Philippe Meyer « L’Esprit Public » sur France Culture. De la même manière, la chroniqueuse culture de LCI , Julia Molkhou, qui ne traite pourtant pas de politique, a très vite fermé son compte Twitter après avoir appelé à voter contre le Front National. Son tweet n’est désormais plus visible, sans doute a –t-elle voulu éviter d’être suspendue jusqu’au 2ème tour.

L’autre affaire : la chronique de Pierre-Emmanuel Barré sur France Inter.

Le mot censure a été prononcé une deuxième fois cette semaine, et là aussi, fait débat. C’était mercredi dernier, lorsque Pierre-Emanuel Barré, humoriste qui officiait chaque mercredi dans l’émission de Nagui, La Bande Originale sur France Inter, n’a pas livré sa chronique hebdomadaire. Absent de l’émission, il explique avoir démissionné de France Inter, et livre sa chronique sur son compte Facebook, une chronique qui défend les abstentionnistes.

Pierre-Emmanuel Barré s'estimant censuré a enregistré seul sa chronique et l'a diffusée sur Facebook
Pierre-Emmanuel Barré s'estimant censuré a enregistré seul sa chronique et l'a diffusée sur Facebook Crédits : FB

ll dénonce une censure de son producteur Nagui sur le thème même de la chronique :

Quand on me demande ne pas faire une chronique, je démissionne, alors j’ai démissionné. Je n’aime pas être censuré. Là, trente minutes avant ma chronique, ils n’étaient pas d’accord avec l’idée générale.

Les règles du CSA ne s'appliquent pas aux humoristes

Il convient là de faire là un rappel important : l’encadrement du temps de parole n’a rien à voir là-dedans. En effet, Pierre-Emmanuel Barré peut défendre n’importe quelle position, il est libre de le faire car la règle définie par le CSA ne s’applique pas aux humoristes. C’est une exception de taille, destinée à garantir leur liberté de ton. D’ailleurs, Nicole Ferroni, elle aussi humoriste sur France Inter a déclaré sans ambiguïté dans un post Facebook qu’elle voterait pour Emmanuel Macron, pour faire barrage au Front National, et ne sera pas pour autant retirée de l’antenne.

La direction de France Inter et la bande de "Si tu reviens, j'annule tout" refusent de parler de censure

Alors que s’est-il passé exactement dans le cas de Barré ? Plutôt qu’une censure, il semble qu’il s’agit d’un conflit avec son producteur Nagui, embarrassé par la position de Pierre-Emmanuel Barré sur l’abstention, qu’il juge «pas clair» et qui ferait «le jeu du FN». L’animateur est revenu sur l'affaire ce jeudi en ouverture de l'émission du jour, consacrée donc à la liberté d'expression, en expliquant qu'après leur discussion, il a proposé à Pierre-Emmanuel Barré de faire sa chronique le lendemain sans en changer un mot. Laurence Bloch, la directrice de la station, a tenté une conciliation en rappelant que la censure n’était pas venue du haut. Et elle a réaffirmé sa position au micro du médiateur de Radio France ce vendredi.

Guillaume Meurice, Alexis Vizorek et Charline Vanhoenacker nient  les accusations de censure
Guillaume Meurice, Alexis Vizorek et Charline Vanhoenacker nient les accusations de censure Crédits : Christophe Abramowitz - Radio France

Dans la foulée, Guillaume Meurice, Alexis Vizorek et Charline Vanhoenacker, tous les trois humoristes phares de la chaine ont voulu jeudi soir faire une mise au point: il n’y pas de censure à France Inter. Dans un long billet publié sur Facebook, ils regrettent même que le mot soit utilisé avec autant de légèreté. Et rappellent qu’après discussion, la direction de France Inter a proposé à Pierre-Emmanuel Barré de la faire sans en changer un mot dans la journée même.

"Si tel n'avait pas été le cas, nous l'aurions accueillie dans notre émission le jour même», précisent-ils. Et les trois humoristes d’affirmer qu’à France Inter, ils sont «libres, plus libres qu'ailleurs: on peut se payer la direction, les annonceurs, LE SYSTEME ! (..) Si vous êtes tentés d'appeler "censure" une demande de modification de votre texte par un producteur, un directeur ou un emmerdeur, c'est très simple, faites comme nous et refusez d'emblée de soumettre votre texte pour lecture avant l'antenne.

La chronique de Pierre-Emmanuel Barré «n'a pas été "censurée"» ajoutent-il, avant de conclure fermement. «Soupçonner la radio de service public de censure est une chose grave. Et au moment précis où le Front national est finaliste de l'élection présidentielle, c'est encore plus grave. »

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