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Alighiero Boetti, Mappa del Mondo, 1984. Tapisserie sur toile -

Quand toute carte du monde est mise en scène

4 min
À retrouver dans l'émission

Dans le cadre de la journée "France : inventaire avant élections", la chronique est tenue par le géographe et professeur Christian Grataloup.

Alighiero Boetti, Mappa del Mondo, 1984. Tapisserie sur toile -
Alighiero Boetti, Mappa del Mondo, 1984. Tapisserie sur toile - Crédits : Courtesy Collection agnès b. / Musée de l'histoire de l'immigration

Dans le cadre de la journée "France : inventaire avant élections", la chronique est tenue par le géographe et professeur Christian Grataloup.

Vous avez, Guillaume Erner, quelque autorité en matière de prêt-à-porter féminin. J’ai donc choisi comme fil conducteur les tissus et, au risque de vous paraître victime de la mode bon genre, j’ouvrirai la chronique avec Agnès B, mais pour une question de cartographie. Il se tient actuellement au musée national de l’histoire de l’immigration, Porte dorée, une expo, intitulée « Vivre !! », organisée autour de la collection d’art contemporain d’Agnès B. Le parcours s’ouvre sur trois pièces formant un ensemble appelé « Cartes du monde ». Ce sont bien des planisphères, mais pas que, bien sûr.

En entrant on est face à l’un des planisphères brodés de l’italien Alighiero Boetti, (l’un des fondateurs de l’Arte Povera,) qui a fait tisser et broder en Afghanistan plus de 150 de ces cartes, souvent assorties du commentaire "Si chaque pays avait été brodé avec le même fil, à quoi ressemblerait la carte ?" Il utilise toujours des planisphères très classiques, bien centrés sur le méridien de Greenwich et orientés au nord dans l’œuvre exposée il utilise une projection Mercator = où les angles, donc les formes des continents, sont justes, mais les tailles fausses. Le tissu brodé de Boetti fait immédiatement contraste avec le tapis de Mona Hatoum, emprunté à la collection du musée par le commissaire de l’expo, Sam Stourdzé. La pièce est intitulée « Bukhara (red and white) ». L’œuvre de l’artiste d’origine palestinienne est hantée par l’exil, par l’arrachement. On regarde donc un tapis persan, objet familier rappelant la maison familiale perdue en 1948, donc plusieurs parties sont arasées, laissant affleurer la trame de façon à dessiner un planisphère comme érodé par les mites. Et le planisphère ainsi creusé est une projection dite de Peters, la représentation fétiche des mouvements post-coloniaux. L’analyste du planisphère que je suis est ravi de voir ainsi mis en évidence que toute carte du monde est une mise en scène, un message.

Le reste de l’expo est moins géographique, (rassemblant les classiques contemporains d’une collectionneure plutôt fortunée : Brassaï, Annette Messager, Cartier-Bresson, Basquiat, Willy Ronis…), mais se termine par une sorte de maquette de ville, appelée Medicaments City, du Congolais Bodys Isek Kingelez. Cette œuvre évidemment spatiale est le point d’orgue d’une forte présence d’artistes africains dans cette expo : le Malien Malik Sidibé, le Congolais Chéri Samba et, pour la troisième œuvre de la section « carte du monde », la très émouvante figure de l’Ivoirien Frédéric Bruly Bouabré, La Terre et sa couronne d’arc-en-ciel en 7 couleurs, qui ressemble trop à une image médiévale pour que ce soit un hasard.

Comme ce n’est pas un hasard que « Vivre !! » soit à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Puisqu’il est question de tissage, il n’est pas inutile dans la France pré-électorale de rappeler que le tissu social est plein de fils (ou de fils, cela s’écrit pareil) venus de loin. Une autre exposition, actuellement à l’Institut du Monde arabe (et au printemps au Mucem à Marseille), est consacrée aux circulations dans l’océan Indien et en Méditerranée du VIIème au XVIIème siècle. On y croise encore des tapis, mais aussi des porcelaines, des épices, des perles, des monnaies, des objets de verre mais aussi des astrolabes et beaucoup de cartes arabes, turques, européennes ; des microbes aussi, dont celui de la peste. Et on y voit de magnifiques tissus dont une très belle tenture marocaine, également une cape liturgique tissée en Chine à l’époque Ming en taffetas de soie brodée.

C’est le rappel d’une très longue tradition, celle de la fertilisation croisée, comme disent les économistes, grâce à tous les apports venus de loin, dont les artistes sont des catalyseurs, des concentrateurs de géographie. Citons par exemple Kader Attia, qui vient d’obtenir le prix Marcel Duchamp et d’ouvrir un lieu au nom ironique, la Colonie (128, rue La Fayette) : à la fois bistro, espace d’expos et de discussions, voué à l’hybridation entre art et théorie. Dans la même perspective, le travail de la structure Béton Salon (dont mon université est un petit partenaire, mais qui doit plus à la Mairie de Paris et au mécénat de Pernod-Ricard) qui est à la fois un centre d’art et de recherche. Elle anime depuis peu un second lieu, la Villa Vassilieff (l’ancien musée du Montparnasse, 21 av. du Maine), ou l’expo actuelle, « Demain est une île » (attention, fin le 23 décembre), présente les œuvres de très jeunes artistes qui donnent à voir les incertitudes et les flous de notre société demain…

Chroniques
8H50
6 min
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Intervenants
  • Géographe, ancien professeur à l’université Paris-VII et à Sciences Po Paris, spécialiste de géohistoire.
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