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Le parler-vrai
Épisode 23 :

Le parler-vrai

5 min
À retrouver dans l'émission

Dans l'oeuvre de Michel Foucault, la question de la vérité dans la prise de parole est incontournable. Cette notion de "parler vrai", le développement personnel s'en est emparé, mais quel est le sens de cette injonction ? Peut-on tout le temps parler vrai ?

Le parler-vrai
Le parler-vrai Crédits : George Peters - Getty

Il y a quelques mois, dans un magazine de psychologies, pour ne pas le citer, on pouvait lire en couverture : “Se parler vrai”, sous-titre : plus d’authenticité, plus d’intimité. Cette idée d’une parole véritable est courante dans le monde du développement personnel. Mais que veut-elle dire ? L’injonction à “se parler vrai” a-t-elle vraiment un sens ?

De Foucault aux coachs

En philosophie, on ne peut pas parler de “parler vrai” sans parler, justement, de la figure de Michel Foucault. Textes, conférences ou cours au Collège de France, la question de la vérité dans la prise de parole est incontournable dans son oeuvre : de la maïeutique antique à la confession chrétienne, de l’élaboration d’un discours juste au courage de dire la vérité. Il en est de même dans le développement personnel, aussi étonnant que le rapprochement puisse paraître : le parler vrai est un point crucial de cette littérature du bien-être. 

Avoir le courage de s’exprimer, de mettre des mots précis et mesurés sur ce que l’on ressent (le fameux ressenti), de dire à l’autre ses fausses idées et quatre vérités, de mettre aussi en adéquation nos règles et notre vie, telles seraient les grands principes de cette philosophie devenue coaching, ou inversement... Et je dois dire, qu’en lisant et Foucault et des coachs, l’idée de ce “parler vrai” m’échappe un peu.
Que faut-il donc entendre par ce “parler vrai” ? Quand une parole n’est pas illogique ou quand elle n’est pas un mensonge,  est-elle du coup forcément vraie ?
Peut-on tout le temps parler vrai, et quand on parle vrai, parle-t-on vraiment vrai, en est-on sûr ? A force de prôner ce “parler vrai”, ne devient-il pas un faux-semblant ? 

C’est peut-être sur ce point que ma réflexion, je dois dire, bloque le plus : se dire que l’on parle vrai ne relève-t-il pas de l’auto-persuasion, de la pensée magique, de l’étendard qui, en fait, cache le vrai, la vérité, le fond du problème, à savoir qu’on ne peut jamais vraiment tout dire ? 

"Il n'y a que la vérité qui blesse"

Avez-vous déjà essayé le parler-vrai, de parler vrai, de vous parler vrai ou de parler vrai à des amis, pire à de la famille ?
Je n’ai pas en tête le fait d’évoquer le problème de la vérité en tant que tel, de discuter des fake news et du complotisme, ou de la recherche des faits dans le débat public, et encore moins du fait d’être honnête quand on remplit sa feuille d’impôts, je parle de ce moment précis où l’on se dit que l’on doit la vérité à quelqu’un, qu’il s’agisse de son frère, de son conjoint, de son employeur ou de ses clients, ou de ses amis. 

Et bien sûr, quand je dis “dire la vérité”, je parle de celle qui fait mal, un licenciement, une vexation, un jugement, une tromperie, la sensation d’un éloignement… je parle de la vérité qui est difficile à nommer, où l’on doit choisir ses mots pour être entendu, pour bien viser, celle où on juge l’autre et celle où on s’incrimine. 

C’est comme si le parler-vrai, et c’est là la chose frappante, était de fait blessant pour être vrai et pour être dit, comme s’il fallait que les mots, sans être forcément performatifs, débouchent en tout cas sur quelque chose de palpable, de visible, de convaincant.
Mais alors sur quoi ? 

Si je me souviens, à chaque fois que j’ai eu des conversations de ce genre, elles m’ont presque toujours semblé nulles, injustes, mal comprises, sans intérêt… j’y ai repensé pendant des jours en me disant que je n’avais pas tout dit, ou que j’avais mal dit, que je n’avais pas été comprise, ou que je n’avais pas entendu. Des mots échangés, je n’ai gardé que la douleur ou l’incompréhension et rien du sens. C’est tout le problème : de ce parler-vrai devenu étendard, mantra ou formule, le vrai n’est qu’une façade de sensations fortes et le parler ne relève même plus du sens et de la signification... 

Parler de tout... et surtout de rien

Que reste-t-il alors de ce parler-vrai quand le vrai sonne faux et quand on parle pour ne rien dire ? Eh bien, peu de choses, juste la sensation d’avoir voulu bien faire, d’avoir voulu être dans le vrai, d’avoir voulu aussi partager quelque chose avec un autre que soi.
Mais doit-on parler vrai pour se parler tout court, pour bien faire avec soi et avec les autres ? Et surtout, doit-on cultiver le “parler vrai” pour être dans le vrai ? 

Je ne crois pas, car le vrai, l’authentique, ne se trouve pas dans la décision de dire ses 4 vérités à quelqu’un ou à soi, on parle pas vrai comme on recherche la vérité dans des expérimentations scientifiques, avec un dispositif, une mise en scène.
Au contraire, elle jaillit d’un coup, précisément quand on parle de tout et de rien, on se découvre comme on découvre l’autre quand il n’a rien prévu de dévoiler.

Sons diffusés :

  • Archive Michel Foucault, Le courage de la vérité, cours au Collège de France, 1984
  • Chanson de Lomepal, La vérité
  • Chanson de François and the Atlas Mountain, La vérité 
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