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Pourquoi être fragile ?
Épisode 5 :

Pourquoi être fragile ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Récemment, la notion de "fragilité" s'est installée dans le paysage mi-philosophique mi-développement personnel, prônant l'injonction à cultiver notre inconstance. Mais pourquoi serait-elle un art ? Comment vivre tout en étant fragile ? Que cache cet éloge de la fragilité ?

Pourquoi être fragile ?
Pourquoi être fragile ? Crédits : George Peters - Getty

Mine de rien, la fragilité s’est installée dans le paysage mi-philosophique mi-développement personnel.
Pour preuve : le dernier ouvrage du philosophe Jean-Louis Chrétien, paru en 2017, sobrement intituléFragilité, essai très érudit allant des Grecs à Kant, ou la sortie, l’année dernière, de L’art d’être fragile d’Alessandro d’Avenia, best-seller en Italie, qui prône une ouverture aux accidents de la vie.
J’en veux pour preuve, aussi, le succès d’une conférence, régulièrement republiée sur le site de France Culture, « Pourquoi il faut voir la fragilité comme une force ». Sans parler bien sûr de tous les articles ou dossiers nous encourageant à ne pas la refouler, notre fragilité.
Il ne m’en fallait pas plus pour voir dans cette convergence une nouvelle injonction : celle à cultiver l’envers soi-disant lucide de notre univers pourri par la compétition… 

Le contraire de la force 

"Faiblesse", "inconstance", "inconsistance, "débilité" : ce sont quelques-uns des synonymes fort sympathiques de la fragilité.
A priori, rien ne donne envie, en tout cas, rien ne ME donne envie de la laisser advenir, voire d’en faire un art.
Pourquoi alors ce succès de la fragilité ? Pourquoi est-elle tant séduisante ? Qui veut devenir inconstant, inconsistant, faible et débile ? 

Comme pour la mode, il faut décrypter la tendance, et comme d’habitude, ce n’est qu’une histoire d’inversion, de positif et de négatif, d’aller et retour. L’époque étant à la compétition, à la concurrence, au capitalisme fort et féroce, il faut forcément jouer le jeu de la contradiction et de la pseudo-distance critique, il nous faut forcément valoriser son contraire : la fragilité. 

Mais, je le demande : qui veut ou peut faire le choix de la fragilité ?
Je ne vais pas tomber dans la critique marxiste (ce sont au fond les plus forts qui peuvent se permettre d’être fragiles de temps en temps car ils sauront s’en relever), mais elle reste pertinente.
Ce qui m’interpelle plutôt, c’est ce paradoxe d’une existence fragile : comment persister dans l’existence tout en étant affaibli ? Et inversement, que reste-t-il de la fragilité quand on résiste, quand on fait donc preuve de force, malgré tout ? 

Faire de la fragilité une force, une absurdité

Est fragile ce qui a la disposition de se briser facilement.
La fragilité n’est pas que circonstancielle, mais carrément une propriété, que, de fait, partagent tous les êtres vivants, condamnés à mourir.
On est alors en droit de se demander pourquoi la cultiver si elle est déjà donnée. Et même plus : on est triplement en droit de se le demander, car déjà, je le rappelle, c’est une disposition repoussoir, personne n’a envie d’être faible ; ensuite, car personne ne peut favoriser l’accident ou la mort ; et enfin, car très littéralement, personne ne peut amplifier ce qui est précisément in-amplifiable… 

En fait, l’art de la fragilité a quelque chose de profondément contre-productif : il s’agit de rien faire, soit d’assister, stoïque, aux coups du sort, soit de s’y ouvrir avec enthousiasme... Au final, c’est un éloge forcé de notre condition passive.
Alors, bien sûr, je vois déjà les objections : je ne verrais pas la vertu de la fragilité, trop pétrie que je suis par ces idées de productivité, d’efficacité.
Mais je crois que c’est l’inverse, je crois que c’est ceux qui défendent la fragilité qui sont trop pétris par ces idées d’efficacité, car au fond, cet éloge de la fragilité n’est qu’une conversion. Donnez-moi de la boue, j’en ferai de l’or : traduisez : donnez-moi de la fragilité, j’en ferai une force… 

Simulacre de vertu

Vous avez remarqué, c’est le nouveau terme à la mode : "puissant".
Depuis le roman de Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes, un récit est puissant, une rencontre est puissante, un café est puissant.
J’en parlerai plus précisément une autre fois, mais j’y vois exactement cette même occultation de la force pour un terme plus vendeur, mais qui veut dire la même chose. Est puissant, celui qui est fort potentiellement ; est fragile, celui qui résiste, qui est donc fort mais sans le manifester.
Pourquoi ne pas assumer que la fragilité aujourd’hui prônée n’est qu’un simulacre de vertu, une vertu bien commode pour les forts qui n’assument pas de l’être ? 

Sons diffusés :

  • Chanson de Yves Duteil, Fragilité
  • Extrait de l'émission La vie intérieure, par Christophe André, France Culture, 25/07/2017
  • Léa Salamé présente sa série d’émissions sur France Inter : Femmes puissantes, été 2019
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