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Le Lac de Carezza dans les Dolomites italiennes

Apprendre à voir la nature

5 min
À retrouver dans l'émission

Pensée écologique, philosophie du végétal, les penseurs n’ont pas fini d’explorer la nature, de l’interroger, de la critiquer ou de s’en inquiéter. Mais auraient-ils oublié tout simplement de la regarder ? Comment la décrire "brin par brin" ?

Le Lac de Carezza dans les Dolomites italiennes
Le Lac de Carezza dans les Dolomites italiennes Crédits : Oleh Slobodeniuk - Getty

Se passer de la Nature… Ou pas

Alors qu’en ce début de semaine, j’évoquais le travail du philosophe anglo-saxon Timothy Morton qui tente de penser l’écologie sans la nature, cette Nature plus fantasmée que réelle selon lui, aujourd’hui, je vous invite, au contraire, à ouvrir les yeux sur cette Nature bien réelle mais tout autant propice à l’imagination.
Et ce, grâce au très beau livre de Romain Bertrand, Le Détail du monde : l’art perdu de la description de la nature, paru aux éditions du Seuil. 

« La vie rêvée des coléoptères », « Le bleu des choses », « Le sociologue et l’oiseau », ce sont les titres qui composent les différentes parties de ce livre et qui sonnent comme autant de promesses à la contemplation…
On commence avec Rousseau et ses Rêveries du promeneur solitaire

Inventorier brin par brin

À l’automne 1765, Rousseau, se pensant persécuté, va se réfugier sur l’île Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. Mais au lieu de se plonger dans l’étude, c’est au milieu de la nature, des fleurs et des arbres, qu’il trouve la paix et s’adonne à la rêverie… Mais pas pour autant à l’inaction car c’est dans cet environnement qu’il se met en tête d’inventorier brin par brin « toutes les plantes de l’île sans en omettre une seule ». 

Mais comment faire pour inventorier « brin par brin » toutes les plantes que l’on contemple ? La question est double : comment, d’une part, ne rien omettre dans sa description, aucune fleur, aucune tige, aucun détail ? Mais comment, d’autre part, faire cet inventaire ? Comment, en fait, décrire ce que l’on voit ? C’est la question que peut se poser tout chercheur qui fait du terrain qui observe, note, récolte des données, et doit en rendre compte avant toute analyse. 

Et c’est la question que s’est posé Romain Bertrand dans son parcours et qui l’a mené à ce livre : « comment camper en une phrase le galbe d’une palme, l’échancrure d’un branchage ? De quelle façon, mot à mot, rester dans le ton d’un buisson ? Le peintre sait bien, lui, qu’une feuille n’est jamais seulement verte, qui use de jaune et de blanc pour rendre l’éclat de la lumière qui s’y prélasse. » 

L’essence de la description

Si le peintre et le poète trouvent les mots, comment les trouver quand on fait de la recherche, des sciences humaines, que l’observation reste un passage obligé vers l’analyse, ou comment les trouver quand on se trouve, qui que ce soit, tout simplement face à un paysage pour le décrire ? Faut-il tout dire, tout inventorier, tout herboriser, comme Rousseau ? Faut-il faire intervenir notre imagination, comme le poète et le peintre ? Et comment rester neutre quand le décor nous envahit, nous émeut, nous touche ? 

En quoi consiste, autrement dit, la description ? Qu’est-ce que décrire ? À travers ces questions de méthodologie qu’il a rencontrées, qu’il a lui-même expérimentées en tant que chercheur, Romain Bertrand soulève des problématiques cruciales sur la nature : le rapport que l’on a avec elle, pas forcément abstrait et théorique, mais aussi affectif, passionné ; sur la manière de la saisir, sans en rater le moindre détail tout en s’en tenant à ce qu’elle nous montre, à sa surface ; ou encore, sur la manière de la regarder et de l’écouter tout en en faisant partie…

Se tenir au cœur de la nature 

René Char est cité en exergue : « Les oiseaux libres ne souffrent pas qu’on les regarde. Demeurons obscurs, renonçons à nous, près d’eux ». De manière plus large encore que la nature et notre rapport à elle, ce livre pointe nos propres manières et les interroge : qu’est-ce que regarder et voir et dire ce que l’on regarde et ce que l’on voit ? Plus qu’une simple observation, plus qu’une simple compte-rendu, plus qu’une photographie ou qu’un décor à planter, la description touche ainsi à cette manière de nous tenir au cœur d’un milieu, d’un environnement, de la nature et nous pousse, comme René Char, à savoir comment appréhender ce qui nous entoure en renonçant à nous. 

Sons diffusés :

  • Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, Vème promenade, dans Heure de culture française, 5/12/1956, RDF-RTF
  • Lecture de Francis Ponge de son poème Le mollusque, dans Francis Ponge lit ses oeuvres, 13/12/1951, RDF-RTF
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