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La Cité radieuse à Marseille de Le Corbusier, construite entre 1945 et 1952

Architecture et philosophie

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Comment penser l’espace sans y penser ? C’est la question, l’enjeu et le défi de La dislocation, essai de Benoît Goetz paru aux éditions Verdier.

La Cité radieuse à Marseille de Le Corbusier, construite entre 1945 et 1952
La Cité radieuse à Marseille de Le Corbusier, construite entre 1945 et 1952 Crédits : BORIS HORVAT - AFP

« Architecture et philosophie », c’est le sous-titre de ce livre, paru aux éditions Verdier, La dislocation, livre de Benoît Goetz et préfacé par Jean-Luc Nancy… C’est un merveilleux petit livre parce qu’il fait le lien entre espace et pensée, entre chose étendue et chose pensante pour reprendre les termes de Descartes, alors même que la philosophie n’apparaît pas beaucoup derrière l’architecture et que les philosophes en parlent eux-mêmes assez peu. Comment la pensée est-elle spatiale ? Et inversement, comment l’espace pense ? Ce sont les deux questions que l’on peut soulever en lisant ce livre…

Où est-on quand on est là ? On pourrait voir l’espace comme une forme de condamnation première, de chute originelle : on ne naît pas n’importe où, on ne grandit pas dans n’importe quelle place, on ne vit pas avec n’importe quelle personne. L’importance du lieu, de la place et de son partage avec autrui indique l’importance de premier ordre de l’architecture, le fait qu’elle soit au fondement de toute existence… 

Mais le problème, c’est que l’on n’interroge plus vraiment son existence à elle… L’habitude de l’architecture occulte ainsi le fait qu’on n’habite jamais dehors, un dehors, mais que l’on est toujours là, avec l’autre, que l’on est toujours en un point, à un endroit, autrement dit : l’habitude de l’architecture, ce que Benoît Goetz appelle la « dislocation » soit la perte du lieu, nous conduit à ce paradoxe que l’on est pourtant toujours localisé…  

Comment interroger dès lors ce lieu dans lequel on est mais que l’on ne voit plus ? Et comment l’interroger pour l’habiter, pour ne pas seulement occuper de l’espace, mais pour bien l’occuper, pour, comme le dirait Heidegger (très présent dans ce livre), être-là ? 

Pourquoi du Bob Marley pour vous parler d’architecture ? Eh bien, parce qu’à côté d’Heidegger, c’est une référence de Benoît Goetz. Plus précisément, sa tournée européenne de 1978, appelée « Babylon by bus », car les deux termes y sont importants : d’abord, parce que le bus révèle cette idée de parcours et de liens, mais aussi d’arrêts dans des villes, dans des places, toutes différentes ; ensuite, parce que Babylone, ou la ville perdue, souligne le fait qu’aucune ville ne sera plus monumentale…

Pour penser l’espace de manière à ce que cet espace soit le mieux à même pour chacun d’exister et de penser, l’idée est ici de se pencher sur ces lieux de passage, ces lieux ordinaires, ces lieux impensés, justement. Ce sont ainsi toutes les villes nouvelles, toutes les villes que l’on traverse, tous les espaces quotidiens et urbains, qui sont présents ici… Mais comment donc penser un lieu que l’on ne voit plus, que l’on ne pense plus, de manière à ce que l’existence s’y déroule bien, mais sans que ce lieu soit pour autant rendu visible, monumental, mais reste inaperçu ? 

C’est là l’enjeu : penser un lieu impensé qui nous permette de penser sans que l’on y pense ! 

Tout le défi est ainsi de remodeler nos espaces pour qu’ils ne soient plus des espaces fonctionnels mais chargés, pratiques pour nos existences mais sans existences… C’est ce que voulait entreprendre Le Corbusier (tout aussi présent dans ce livre qu’Heidegger) quand il parle ici de Paris. 

Mais c’est aussi ce qu’il évoque dans un article de 1947 sur « L’espace indicible » où il s’agit de bâtir des « machines à émouvoir », mais pas des machines d’émotions, imposantes, mais des machines, je cite, d’où « rien n’émane sinon une certaine qualité d’éveil, de lucidité, d’ouverture de la conscience ». 

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