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Les Beatles en 1964

Les Beatles (2/2)

5 min
À retrouver dans l'émission

Quel rapport les philosophes entretiennent-ils avec la culture de masse ?

Les Beatles en 1964
Les Beatles en 1964 Crédits : CENTRAL PRESS - AFP

Dans l’intimité des studios

Nous avions commencé hier à parler des Beatles, à l’occasion du cinquantenaire de leur White album, qui ressort ces jours-ci dans une version « deluxe ». C’est de cette édition deluxe qu’est extrait ce que nous venons d’entendre, une trentaine de secondes tirées de la prise 18 de la chanson Revolution 1. Cette prise dure dix minutes, elle voit John Lennon multiplier les improvisations les plus délirantes, comme vous venez de l’entendre, c’est un long trip qui à lui seul justifie d’écouter ce nouvel album.

Les Beatles : une révolution !

Mais les Beatles ne sont pas seulement un groupe de pop-rock. Ils sont un phénomène de société à eux tout seuls, l’emblème d’une révolution anthropologique qui eut lieu en Occident pendant les années 1960. Cette révolution, c’est celle de la culture pop, de la société de consommation, de la culture de masse ; de Mai 68, d’une jeunesse qui refusait de partir pour le Vietnam et qui voulait faire l’amour et pas la guerre ; de la libération sexuelle justement et du refus des autorités traditionnelles.

Alors, en encensant comme nous avons fait les chansons des Beatles, le philosophe ne se fait-il pas le complice de son époque, celui qui approuve tout comme un mouton bêlant, et ne résiste à rien ? Les Beatles ne sont-ils pas le porte-étendard de phénomènes qu’il s’agit de dénoncer, le capitalisme anglo-saxon, la modernité technicienne ou l’individualisme démocratique ?

Haute culture, culture de masse

Ce fut en tout cas l’avis de bon nombre de philosophes qui considérèrent, ou considèrent encore, qu’il était de leur devoir de résister intellectuellement au triomphe de la culture de masse.
Ainsi Michel Clouscard, philosophe proche du Parti communiste français, expliquait en 1981 dans Le capitalisme de la séduction que la musique rock avait amené le triomphe des valeurs individualistes américaines en Europe, et donc représenté une nouvelle étape du développement capitalistique. Dans The closing of the American mind (en français L’âme désarmée), publiée en 1987, Allan Bloom, disciple de Leo Strauss, déplorait la tendance de la musique rock à animaliser et sexualiser les jeunes gens, réduisant à néant l’effort millénaire de la culture pour domestiquer les passions et faire de nous des lecteurs, des humanistes, des êtres civilisés. Peter Sloterdijk, dans ses Règles pour le parc humain parues en 2000, ne dira pas autre chose. Toujours en 1987, Alain Finkielkraut s’inquiétait que l’on confonde désormais la grande culture et le tout culturel, et que, selon son expression, désormais « une paire de bottes vaut Shakespeare ».

Tous ces auteurs avaient un prédécesseur prestigieux, le grand maître de l’Ecole de Francfort, Theodor Adorno. Figure éminente du marxisme, Adorno écrivait dès 1936 à propos du jazz que ce qu’il appelait « l’industrie culturelle » était l’ennemie véritable des Lumières. Les Lumières visaient à développer la raison, l’esprit critique, l’autonomie ; l’industrie culturelle créait de la standardisation, de l’uniformisation, et elle faisait de l’homme non plus un être raisonnable capable de se révolter mais une machine pulsionnelle facile à domestiquer. Les Lumières libéraient l’homme, l’industrie culturelle le divertissait, autrement dit elle l’empêchait de se libérer. La critique d’Adorno ne se limitait d’ailleurs pas aux musiques populaires puisque, on le sait, il rejetait même la musique de Stravinsky, qu’il considérait comme rétrograde en regard des avancées initiées par Schönberg.

Un rapport dialectique ?

Il y a sans doute du vrai dans ces analyses des effets de la culture de masse, et de la révolution des années 1960. Mais l’éloge de la grande culture ne doit pas nous faire oublier cette vérité simple, qui est que, si les Beatles ont réussi à conquérir le monde, c’est parce qu’ils étaient bons. Quels que soient les mérites de grands compositeurs contemporains comme Dutilleux ou Ligeti, ce sont les Beatles qui ont créé les mélodies, les harmonies vocales, les orchestrations, les plus emblématiques, et finalement les plus belles, de la période. 

Le talent extraordinaire des Beatles était nourri de l’influence de la musique savante et même de l’avant-garde, si l’on songe aux instruments à cordes d’Eleanor Rigby ou à un morceau expérimental comme Revolution 9. Les Beatles ont en retour nourri toute la création musicale qui leur a succédé. Britten, Ligeti, Philip Glass, John Adams, aujourd’hui Max Richter, des chefs d’orchestre comme Leonard Bernstein, des musiciens comme Yo-Yo Ma. Tous ont exprimé l’admiration qu’ils avaient pour les Beatles. C’est là sans doute la preuve que la musique populaire et la musique savante peuvent se féconder mutuellement, et qu’en d’autres termes, il faut comprendre leur rapport, pour reprendre un mot cher à Adorno, de manière dialectique.

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