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Ces livres qu’on ne finit pas

Ces livres qu’on ne finit pas

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Il y a quelques mois, un ami m’a offert le chef d’œuvre de George Eliot, "Middlemarch". Je ne cesse, depuis, d’en recommander la lecture. Seul problème ? Je ne l’ai toujours pas fini… Pourquoi ne pas finir ce qu’on a commencé, mais qui plus est, ce qui nous plaît ?

Ces livres qu’on ne finit pas
Ces livres qu’on ne finit pas Crédits : CSA-Images - Getty

"Middlemarch" de George Eliot

Finesse d’analyse des mouvements de l’âme, beauté de l’écriture, des portraits acides aux dialogues réalistes, idée géniale d’avoir créé une ville de toutes pièces et d’en avoir fait la scène de tensions entre un ensemble de personnages, leur laboratoire sentimentale et l’espace de leur évolution intérieure, alliance d’ironie et d’empathie… Je ne cesse de vanter, depuis presqu’un an, le roman de George Eliot, Middlemarch

Je crois même qu’on pourrait en tirer une philosophie, une nouvelle théorie des sentiments moraux, élargie à l’échelle d’une ville et de ses événements, tirée de l’imagination reine, et pas du seul intellect, de son auteure.
Je vais jusqu’à voir dans ce roman un concurrent de La recherche du temps perdu, de Marcel Proust, et bien sûr, je ne manque pas de m’offusquer : pourquoi, en France, personne ne connaît George Eliot ? J’y vois un scandale, un grave manquement. 

Un manquement… qui est en fait à la hauteur de ma mauvaise foi : car, voilà, je n’ai toujours pas fini de le lire.
Alors, c’est vrai, j’ai mes raisons : la fatigue, le manque de temps. J’ai des excuses aussi : le roman compte plus de 1100 pages. Mais est-ce suffisant ? Car je le vois, ce livre, tous les soirs, sur ma table de chevet. Il me tend les bras, il me fait de l’œil. Mais je le laisse là. Et ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. J’ai remarqué cette tendance chez moi : ne pas finir ce qui me plaît tout particulièrement. Pourquoi ? D’où vient une telle absurdité ?

Résistance intérieure 

Pourquoi ne pas finir ce qu’on a commencé, mais qui plus est, ce qui nous plaît ? Il y a quelques semaines, je m’étais posé la question inverse : pourquoi s’entêter à finir ce qui nous laisse indifférent, voire nous ennuie, au point, parfois, de frôler le masochisme ? 

Drôle de paradoxes quand même : s’infliger l’ennui mais s’empêcher le plaisir. Et pourtant, n’est-ce pas si courant que ça quand on y pense ? Mais oui, pensez à toutes nos plaintes, quotidiennes, banales, les efforts à faire, les courses, les transports, les réveils, le travail... pensez aussi à tous ces vœux, ces espoirs qu’on a, les prochaines vacances, l’approche du week-end, ces moments tant attendus où, enfin, on s’amusera. 

Il faut le dire : l’ennui est courant, quand le plaisir est rare. Mais quand même, de là à se l’imposer à soi-même jusque dans ses lectures, jusque dans ses loisirs... C’est quand même cocasse, un comble. Pourquoi donc s’empêcher de lire jusqu’au bout ce qui m’a tant réjoui jusque-là ? 

La réponse la plus évidente serait : par peur de finir trop vite ce qui est si bien, pour faire durer le plaisir. Une autre réponse serait : par goût, par bon goût même, les belles choses se dégustent et ne s’avalent pas, il ne s’agit pas seulement de faire durer le plaisir ici, mais de prendre soin de l’œuvre elle-même, par souci de la comprendre, littéralement, de l’embrasser, de s’en imprégner totalement.  
Mais soyons honnête : ni l’un ni l’autre. Car, au fond, je ne m’“empêche” pas de finir ce livre. Je ne le finis pas. Purement, simplement. Quelque chose résiste en moi à l’achever. Mais quoi alors ? 

« C’est si bon »

Il y a longtemps que je ne compte plus les livres commencés, aimés mais pas finis, pareil pour les films. Les albums de musique laissés en suspens. Mais plus que par souci de l’œuvre ou par envie de faire durer le plaisir, si je ne les finis pas, c’est parce que c’est tout simplement « si bon », c’est trop beau, trop engageant, c’est TROP. 

On pense que c’est facile de se laisser aller au plaisir, mais je ne crois pas. Déjà, parce que le plaisir n’est jamais qu’une question de laisser-aller, le plaisir se manipule délicatement, mais aussi parce que le plaisir est, comme je l’ai dit, assez rare : une fois qu’on l’a, on se sent perdu. En vouloir plus, ce serait prendre le risque d’être perdu. 

Sons diffusés :

  • Lecture d’un extrait de Middlemarch de George Eliot par Agnès Jaoui, France Culture, Je déballe ma bibliothèque, 21/04/2014
  • Bande-annonce du téléfilm Middlemarch par Andrew Davies, 2016
  • Chanson de Jean Sablon, C’est si bon
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Bibliographie

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MiddlemarchGeorge EliotGallimard Folio, 2005

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