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Ces philosophes qui ont les mains dans le cambouis

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Les philosophes savent-ils se servir de leurs mains ? La technique, le savoir-faire et la fabrication sont essentiels dans la construction d’un objet, le sont-ils aussi pour construire sa pensée ?

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Le geste et la main

Dans un ouvrage passionnant, Le geste et la pensée, paru aux éditions du CNRS, l’historien de l’art Stéphane Laurent interroge les rapports entre artistes et artisans depuis la Préhistoire et l’Antiquité. De la techné des Grecs aux arts industriels et décoratifs en passant par les arts mécaniques et mobiliers, il examine la tension qui n’a eu cesse d’exister entre les uns et les autres, entre les premiers qui se seraient appropriés l’esthétique, la créativité, l’expression artistique, au détriment des seconds qui s’en tiendraient à la dimension purement technique de la production d’objets. 

Captation, spoliation, usurpation, les artistes seraient coupables d’avoir rabaissé les artisans au rang de simples fabricants. Mais, comme le demande justement Stéphane Laurent, que serait l’œuvre d’art sans la technique, sans le savoir-faire, sans la technique ? 

La question pour qualifier les transformations matérielles et conceptuelles de l’objet d’art est essentielle, mais elle peut être intéressante à un autre niveau : celle de l’importance du « faire », de la fabrication, de la technique, et donc, de la main, dans la pensée, dans la conception et la production d’un savoir. 

C’est cet aspect qui m’a intéressé dans ce livre : se demander en quoi la main est aussi un outil fondamental dans la construction d’une philosophie… 

La charpente comme éthique

En quoi une pensée ne se réduit-elle pas à un seul exercice de l’esprit ? Comment l’idée vient à l’esprit et sur le papier ? Pourquoi la main est-elle indispensable à toute philosophie ? 

Deux penseurs actuels explorant ces interrogations. Le premier est Arthur Lochmann. Dans La vie solide, sous-titré : La charpente comme éthique du faire paru aux éditions Payot, il raconte comment il a délaissé ses études de philosophie pour devenir charpentier. 

« Il y a maintenant dix ans, nous dit-il, dans une période de grande désorientation, je me suis inscrit en CAP de charpentier, (…) après trois années de travail acharné en classe préparatoire et deux autres à l’université. (…). Ce fut l’une des meilleures décisions de ma vie. A bien des égards, l’apprentissage de ce métier ressemble à celui des autres artisanats : on y intériorise des gestes, une langue, des méthodes, des exigences, et cela prend du temps. Mais la charpente est aussi une activité à nulle autre pareille. (…) De tous les corps d’état du bâtiment, c’est le seul qui procure cette sensation première, essentielle, des espaces en train de prendre forme sous le ciel. C’est un métier immensément exigeant, une vie solide à laquelle on s’attache. » Arthur Lochmann

Réflexions sur le bois, cette matière qui se découvre de l’intérieur, sur les outils, la scie égoïne, sur l’apprentissage du geste qui consiste justement à scier, sur les imprécisions paradoxalement exactes d’un chantier, sur le travail en équipe, au cœur de la forêt ou au fil du temps, Arthur Lochmann livre de très belles pages sur la matérialisation de soi à travers le travail, la fabrication, son corps et en accord avec les autres … et où l’on voit que la pensée n’existe pas seule, mais en acte, qu’elle s’affine à l’épreuve des saisons et des années, qu’une idée n’est rien quand elle est en l’air, solitaire, abstraite, mais quand elle se fait et s’use. 

Éloge du carburateur 

A côté d’Arthur Lochmann qui propose une « éthique du faire » à partir de sa propre expérience de charpentier, il y a l’américain Matthew Crawford, philosophe et mécanicien, qui a proposé il y a déjà 10 ans, en 2009, un « essai sur le sens et la valeur du travail » sous le titre tellement évocateur d’Éloge du carburateur

Dans ce livre, il fait le récit de sa reconversion, d’universitaire brillant mais déprimé à réparateur de motos ! Et il affronte directement la question : la grande divergence qui existe aujourd’hui entre penser et faire dans le monde du travail paradoxalement appelé « monde actif ». 

Plus que des réflexions sur le travail et la fabrication, on voit dans ces deux livres que non seulement la séparation faire / penser appauvrit l’action, mais aussi la pensée. Car comment proposer une pensée de l’altérité et du monde quand on travaille seul, une pensée du temps quand on ne l’expérimente pas, ou des objets quand on ne touche à rien, quand on ne fait rien de ses mains ?

Son diffusé :

  • Harley Davidson de Brigitte Bardot
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