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Détail du portrait de la reine Christine de Suède peint par David Beck vers 1650

Correspondance de Descartes

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Deux femmes de culture, la reine Christine de Suède (1626-1689) et la princesse palatine Élisabeth de Bohême (1618-1680), ont entretenu une correspondance avec le philosophe René Descartes pour parfaire leurs connaissances. Ces lettres ont nourri son travail, le repoussant dans ses retranchements.

Détail du portrait de la reine Christine de Suède peint par David Beck vers 1650
Détail du portrait de la reine Christine de Suède peint par David Beck vers 1650 Crédits : Wikicommons

Nouvelle édition de la correspondance de Descartes

La correspondance que René Descartes a entretenue avec la princesse palatine Elisabeth de Bohême entre 1643 et 1649 et la reine Christine de Suède de 1649 jusqu’à la mort du philosophe l’année suivante, ont été publiées dès le XVIIème siècle par Claude Clerselier, qui, dans sa préface du premier volume, datant de 1667, avait déjà souligné l’importance de celles-ci pour comprendre l’œuvre de Descartes et son évolution. Gallimard a donc décidé, sous le haut patronage de l’éminent spécialiste du XVIIème siècle Jean-Robert Armogathe, de proposer une nouvelle édition de ces correspondances en Folio Classique dans une version revue, commentée et surtout augmentée des correspondances avec les personnes ayant servies d’intermédiaires entre Descartes et les deux jeunes femmes.

La Princesse Élisabeth et le philosophe, un dialogue précieux

Mais avant d’évoquer ces lettres, quelques éléments de contexte sont nécessaires.
La première fois qu’Elisabeth adresse une lettre à Descartes, en 1643, elle a 25 ans et vit en exil suite à la destitution de son père du trône de Bohême.
Celle que l’on appelle « La Grecque » pour sa maîtrise impressionnante des lettres classiques, veut que Descartes devienne son professeur de philosophie et de morale et qu’il l’aide à soigner sa mélancolie. La correspondance qui se noue entre eux est donc un curieux mélange de considérations hautement philosophiques, où la jeune femme n’hésite pas à interroger les concepts cartésiens jusqu’à en relever les incohérences, et de confessions pudiques sur les passions qui animent la princesse.
Dès 1642, Descartes écrit à son ami Alphonse Pollot qui a mis les écrits du philosophe entre les mains d’Elisabeth : « j’avais déjà ci-devant ouï dire tant de merveilles de l’excellent esprit de Madame la Princesse de Bohême, que je ne suis pas étonné d’apprendre qu’elle lit des écrits de métaphysique, comme je m’estime heureux de ce qu’ayant daigné lire les miens, elle témoigne ne les pas désapprouver ». Ça n’est qu’un an après que Monsieur Descartes et Madame la Princesse s’échangent leurs premières lettres.
Dès sa première lettre, le 6 mai 1643, Elisabeth interroge l’émergence, dans les Méditations métaphysiques, parues deux ans plus tôt, de l’ego comme point de départ à toute philosophie.
Il y aurait, selon le philosophe, une chose pensante réellement distincte de la chose étendue, mais comment alors penser l’union entre les deux ?
Dans une lettre du 21 mai, Descartes répond qu’il faut bien distinguer les trois notions que sont la pensée, l’étendue et l’union. L’union, c’est cette force que l’âme a de mouvoir le corps et le corps d’agir sur l’âme. Le 10 juin,  Elisabeth lui répond qu’elle ne comprend pas qu’un être immatériel puisse mouvoir un corps, ce qui oblige Descartes à préciser sa pensée dans une lettre du 28 juin : « c’est en usant seulement de la vie et des conversations ordinaires, et en s’abstenant de méditer et d’étudier aux choses qui exercent l’imagination, qu’on apprend à concevoir l’union de l’âme et du corps », avant d’ajouter : « J’ai quasiment peur que Votre Altesse ne pense que je parle pas ici sérieusement. » Les débats sur la séparation et l’union de l’âme et du corps se poursuivent, d’autres débats naissent. La correspondance avec Elisabeth de Bohême est concomitante à la rédaction des Passions de l'âme, que le philosophe finira par dédier à la Princesse, tant les questions et remarques d’Elisabeth ont nourri son œuvre. Descartes profite aussi de ces échanges pour tenter de guérir la princesse de sa mélancolie. Dans une lettre du 1er septembre 1645, le philosophe parle de ces indispositions qui altèrent les humeurs, comme la tristesse et la colère : « elles donnent sans doute de la peine, mais elles peuvent être surmontées, et même donnent matière à l’âme d’une satisfaction d’autant plus grande, qu’elles ont été plus difficiles à vaincre. »

La Reine Christine et le tuteur, un dialogue rompu

La correspondance avec la reine Christine de Suède est toute autre.
Christine n’a pas vingt ans lorsqu’elle émet le souhait de rencontrer « Monsieur Descartes ».
Elle règne officiellement depuis quatorze années, et vient d’entamer les premières années de son règne personnel, après douze ans de minorité.
Après avoir échangé quelques lettres, la jeune reine de Suède invite le philosophe à la Cour de Stockholm pour qu’il devienne son tuteur. Cette invitation est un honneur pour Descartes qui écrit à Pierre Chanut, alors ambassadeur de France en Suède, tout le bien qu’on lui dit de la jeune reine. Je cite : « Et je n’en aurais osé croire la moitié, si je n’avais vu par expérience, en la Princesse à qui j’ai dédié mes Principes de Philosophie [vous aurez reconnu la Princesse Elisabeth !], que les personnes de grande naissance, de quelque sexe qu’elles soient, n’ont pas besoin d’avoir beaucoup d’âge pour pouvoir surpasser de beaucoup en érudition et en vertu les autres hommes. » Cependant, en arrivant à la capitale suédoise, en septembre 1649, le philosophe se rend compte que la reine n’est, en réalité, pas pressée d’écouter ses leçons. Après quelques rencontres seulement, il décide de quitter Stockholm, mais il est rattrapé par la maladie et meurt sur place le 11 février 1650.
La réédition que propose Gallimard des correspondances de Descartes avec Elisabeth de Bohême et Christine de Suède est merveilleusement bien ficelée. Elle permet de mieux cerner Descartes, à la fois l’homme et sa philosophie, mais aussi de découvrir deux grandes et fascinantes figures de la République des Lettres que sont la Princesse Elisabeth et le reine Christine.

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