LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Un ouvrage sur Leo Strauss : "Leo Strauss et les choses politiques" de Gérald Sfez

D’Allan Bloom à Harvey Mansfield, postérité de Leo Strauss

4 min
À retrouver dans l'émission

Deux ouvrages des philosophes Allan Bloom et Harvey Mansfield sont réédités dans de nouvelles traductions françaises. Qu'ont en commun ces deux auteurs ? Ils ont été les disciples d’un même philosophe, Leo Strauss, à la réputation sulfureuse. Quel est son héritage philosophique ?

Un ouvrage sur Leo Strauss : "Leo Strauss et les choses politiques" de Gérald Sfez
Un ouvrage sur Leo Strauss : "Leo Strauss et les choses politiques" de Gérald Sfez Crédits : éditions Canopé et Scéren

L’âme désarmée d’Allan Bloom et Virilité d’Harvey Mansfield, deux livres déjà assez anciens, reparaissent dans de nouvelles traductions françaises.

L’université d’hier et aujourd’hui

Le premier est The Closing of the American Mind, paru en 1987 aux Etats-Unis. Il reparaît aux Belles Lettres sous le titre de L’âme désarmée. Son auteur était un philosophe de l’université de Chicago, Allan Bloom.
Bloom, qui inspira un roman à Saul Bellow, était un personnage hors du commun, un modeste professeur venu d’une famille d’immigrants juifs et devenu millionnaire suite au succès de L’âme désarmée, un homme aux opinions franchement conservatrices, pourfendeur de l’esprit des années 1960, qui, en privé, menait une vie amoureuse débridée avec de jeunes hommes fascinés par leur professeur. Il mourut du SIDA en 1992.
Qu’y avait-il donc dans L’âme désarmée ? Une critique féroce, drôle et cultivée de ce qu’il voyait arriver dans les universités américaines. Désormais, selon lui, on dévaluait la culture humaniste et les grands ouvrages classiques. L’université cessait d’être pensée comme un lieu où on désapprend à être soi-même au contact des grands auteurs. Elle devenait un lieu où tous les caprices des adolescents, leur spontanéité, la musique qu’ils écoutent, étaient sacralisés par les adultes au nom de la relativité de toutes les valeurs. On le voit, il s’agit d’une thèse désagréable à entendre. Dans l’article passionnant qu’il a consacré à L’âme désarmée, Philippe Lançon, dans Libération, explique que si le livre mérite d’être lu, c’est parce que sa critique de l’université de 1987 s’appuie sur un éloge très émouvant de ce qu’elle était en 1946, à l’époque où Bloom y était arrivé et avait fait la découverte du savoir.

Masculinité d’hier et d’aujourd’hui

Dans le même temps paraît aux éditions du Cerf un autre livre érudit et provocateur, Virilité, de Harvey Mansfield. Mansfield est professeur de philosophie politique à Harvard, où il se décrit comme représentant à lui tout seul le quota de professeurs conservateurs de toute l’université.
Virilité est la traduction de son ouvrage Manliness, paru en 2006 aux Etats-Unis, dans lequel il critique les études de genre, défend l’idée d’une différence entre le masculin et le féminin, et propose une théorie de la masculinité.
Il le fait en s’appuyant sur la lecture et le commentaire de grands textes, l’Iliade, Le Vieil Homme et la mer, ou encore l’oeuvre de Nietzsche. Ajoutons tout de suite qu’il ne prétend pas à une supériorité de l’homme sur la femme, et qu’il explique que la masculinité peut très souvent être toxique.
Comme l’écrit cette fois Roger-Pol Droit dans Le Monde, « Inévitablement, les thèses de Mansfield feront grincer quelques dents (…) Mais on aurait tort de négliger les arguments, matériaux  et références rassemblés dans ce livre. (…) Même si vous n’êtes pas de son avis, vous comprendrez vite pourquoi il vaut mieux ne pas hausser les épaules. »

L’école straussienne

Si j’ai tenu à parler de ces deux livres en même temps, ce n’est pas seulement à cause des hasards éditoriaux, c’est parce que et Mansfield et Bloom, ont en commun d’être des disciples d’un même philosophe, Leo Strauss. Né en Allemagne en 1899, ce dernier a émigré aux Etats-Unis pour fuir les persécutions nazies. Il est ensuite devenu professeur à Chicago, où il a institué une véritable école de philosophie.
Comme Hannah Arendt, sa meilleure ennemie, Strauss n’a eu de cesse de reprendre l’héritage de Heidegger, de se tourner vers les philosophes Grecs comme Heidegger leur avait appris à le faire, et d’essayer de comprendre ce paradoxe : comment le plus grand philosophe de son temps en est-il venu à soutenir une idéologie aussi néfaste que le nazisme ? L’école straussienne a une réputation sulfureuse aux Etats-Unis, car beaucoup des anciens élèves de Strauss ont travaillé dans l’administration Bush et ont promu le néoconservatisme. Mais Strauss était mort en 1973, rien ne dit qu’il aurait été favorable à la guerre en Irak, et son héritage est bien plus intéressant dans le domaine philosophique que géopolitique. En quoi consiste-t-il ?

L’art d’écrire des philosophes

Le coeur de l’enseignement de Strauss, qui a fasciné tous ses disciples, est sa méthode de lecture des textes anciens, la découverte de ce que lui-même a appelé l’art d’écrire des philosophes. Il a montré en effet que, jusqu’à une période récente, les philosophes n’écrivaient pas véritablement ce qu’ils pensaient, pour ne pas encourir le sort de Socrate, et qu’il fallait donc apprendre à les lire entre les lignes. Les contradictions apparentes des grands textes philosophiques, leurs obscurités, étaient en fait des pièges qui demandaient à être décodés. Strauss est un formidable lecteur des grands philosophes. Mais, de la découverte de cet art d’écrire, il tirait des conséquences plus contestables : d’une part, une critique de la modernité, qui avait eu tort de renoncer à cette sorte d’écriture. D’autre part, l’idée que les philosophes n’avaient toujours pensé qu’une seule et même chose, et que les différences entre eux concernait uniquement la façon dont ils voulaient communiquer leurs idées. Enfin Strauss et ses disciples écrivent en utilisant les techniques des philosophes anciens, ils ne disent pas toujours explicitement ce qu’ils pensent. Mais je ne peux pas vous en dire plus aujourd’hui sur l’ésotérisme selon Strauss, sinon ce ne serait plus un secret. Il vous faudra lire attentivement les livres de Strauss et des straussiens, ou vous reporter à ce que dit Pierre Manent dans son livre Le regard politique.

L'équipe
Production
Avec la collaboration de
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......