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Un exemplaire de "Mein Kampf" découvert dans à Munich et exposé le 18 mars 2016 avant la vente aux enchères à Alexander Historical Auction

Démystifier « Mein Kampf »

5 min
À retrouver dans l'émission

Albrecht Koschorke fait paraître un nouvel ouvrage qui est une plongée au cœur du livre infernal pour en comprendre les ressorts profonds.

Un exemplaire de "Mein Kampf" découvert dans à Munich et exposé le 18 mars 2016 avant la vente aux enchères à Alexander Historical Auction
Un exemplaire de "Mein Kampf" découvert dans à Munich et exposé le 18 mars 2016 avant la vente aux enchères à Alexander Historical Auction Crédits : Jim Watson - AFP

Manipuler et stigmatiser, Démystifier Mein Kampf d'Albrecht KOSCHORKE paraît aux éditions du CNRS.

Dissection d’un livre au destin particulier

Avant de parler du livre, deux mots sur l’auteur. Albrecht Koschorke est professeur de littérature à l’Université de Constance. Il est une éminente figure de ce que l’on appelle le « tournant iconique » qui postule qu’il y a un surplus iconique, c’est-à-dire un surplus de l’image par rapport au langage verbal. Pourtant cette fois-ci, c’est bien le langage qui est au cœur de l’ouvrage de Koschorke. Dans Manipuler et stigmatiser, Démystifier Mein Kampf, l’auteur s’attaque au livre écrit par Adolf Hitler entre 1924 et 1925 alors qu’il est en détention à la prison de Landsberg à la suite du putsch de la Brasserie. Dans un style empreint de haine et de ressentiment, Hitler y expose sa conception du national-socialisme, idéologie ultra-nationaliste, revancharde, belliqueuse, mais aussi ouvertement raciste et antisémite. À sa publication en 1926, l’ouvrage se vend peu. Il faut attendre 1933 et l’accession d’Hitler au pouvoir pour que les ventes de Mein Kampf explosent. 1,5 million d’exemplaires sont écoulés la même année. À partir de 1936, il devient même le cadeau de mariage offert par l’État allemand aux jeunes couples mariés. On considère qu’en 1945, un allemand sur cinq a lu le livre. 

La forme plutôt que le fond

Pourquoi ce livre a-t-il rencontré un tel succès ? L’auteur le rappelle, les idées qu’Hitler y défend ne sont pas sorties tout armées de sa tête, elles avaient déjà cours dans les milieux racistes et même, quoique de manière moins flagrante, dans la société wilhelminienne. Pourtant la diffusion massive de l’ouvrage marque un tournant dans les consciences allemandes. Mein Kampf devient le livre-programme du Troisième Reich. De manière fort intéressante, Koschorke souligne d’ailleurs que de nombreux systèmes totalitaires se sont érigés autour d’un seul livre, qui revêt rapidement une fonction quasi-religieuse dans la lignée des livres sacrés des grandes religions révélées. Ces livres, selon l’auteur, ont tous un point commun, ils sont confus, peu cohérents, théoriquement faibles, ce qui n’entache pourtant pas leur autorité. « C’est bien plutôt l’inverse qu’on observe, écrit Koschorke, et qui semble même comme inscrit dans le marbre : plus le style d’un livre étayant un ordre répressif est obscur et équivoque, plus il est facile de se l’approprier par des usages sélectifs ; et plus grande est par conséquent la liberté d’action des groupes d’intérêt qui se réunissent sous sa bannière. » Mein Kampf ne déroge pas à la règle. La provocation, la surenchère, l’outrance y sont beaucoup plus décisives que l’aspect doctrinaire de telle sorte que pour comprendre son succès, il ne faut pas s’intéresser au fond, mais à la forme. C’est ce à quoi s’emploie Koschorke en proposant une analyse stylistique précise et documentée. L’auteur ne s’attache pas aux insuffisances argumentatives ou aux mensonges historiques, qui ont déjà fait l’objet de nombreuses études. Il montre, pas à pas, comment le style, seul, sert deux objectifs principaux : immuniser les lecteurs contre les entreprises de falsification venant de l’extérieur et renforcer la cohésion du groupe à l’intérieur en faisant des lecteurs les détenteurs d’une vérité cachée que les autres refusent de voir. 

Démystifier pour mieux comprendre et ne pas reproduire

Cette plongée au cœur du livre infernal permet surtout à Koschorke de dresser des constats généraux sur le processus de fanatisation. C’est à cela qu’il s’attèle dans la dernière partie, qui est à la fois la plus passionnante, la plus terrifiante et la plus actuelle. En refermant le livre, on comprend mieux la démarche scientifique qui a présidé à la réédition de Mein Kampf en Allemagne en 2016, après que l’ouvrage est tombé dans le domaine public, par l’Institut d’histoire contemporaine de Munich. C’est cette réédition qui a poussé de nombreux chercheurs allemands à se pencher sur l’ouvrage d’Hitler et qui a convaincu Koschorke de s’y intéresser de plus près. L’ambition est simple : étudier pour mieux comprendre et ne pas reproduire. En 2015, Fayard, l’éditeur historique de la traduction française annonçait son intention de republier l’ouvrage accompagné d’un appareil critique. L’édition, plusieurs fois reportée, devrait voir le jour en 2020. Entre temps, le scandale provoqué par l’annonce de la réédition des pamphlets de Céline chez Gallimard et le rétropédalage des éditeurs montre que la France n’est pas prête, encore, à affronter ses démons. Et pourtant, il y a urgence !

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