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Des masques jetés ou la facilité à dénoncer

Des masques jetés ou la facilité à dénoncer

5 min
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Depuis plusieurs jours, fleurissent des articles, chroniques et débats sur ces masques jetés sans précaution dans les rues. Chacun s’accorde à trouver ça irresponsable, dangereux et polluant. Géraldine Mosna-Savoye partage ce constat, mais se questionne : pourquoi avoir besoin de le dire ?

Des masques jetés ou la facilité à dénoncer
Des masques jetés ou la facilité à dénoncer Crédits : CSA-Archive - Getty

Denrée rare il y a quelques semaines, les masques sont désormais devenus comme n’importe quel objet consommable, accessible et périssable, des déchets qui jonchent les rues. 

Précieux puis ridicules

L’ironie est là : précieux il y a peu, ils ont dégringolé de leur piédestal comme par magie. Et ça fait toujours quelque chose d’observer, au milieu de nulle part, jeté sans soin, pour les autres et pour eux, ce qui nous protège les uns des autres.
Là-dessus, je crois que tout le monde est d’accord. Pourtant, comme le rappellent très bien de nombreux papiers, chroniques ou autres, comment se fait-il, si tout le monde est d’accord, que malgré tout ce genre d’actes ait lieu ? Que se passe-t-il dans la tête de certains pour faire ça ? Qui sont-ils ceux qui font ça ? Par quel dysfonctionnement neuropsychologique ou moral, en viennent-ils à jeter par terre ce qui se met dans une poubelle ?

Je partage les mêmes observations et les mêmes questions… mais à vrai dire, je me demande aussi pourquoi ces mêmes observations et questions ont besoin d’être dites et posées. Quel besoin y a-t-il à montrer du doigt, à signaler, à dénoncer publiquement ce qui, de fait, est condamnable ? S’agirait-il de convaincre la majorité qui est déjà d’accord ou de pointer les méchants qui de toute façon n’écoutent pas ? 

Se prendre pour la loi

Pourquoi dénoncer ce qui, en soi, de manière évidente et consensuelle, est répréhensible ? Je sais que ma question est très facilement démontable… on pourra m’objecter que l’injustice ne se résout pas sans prise de parole ni prise de conscience publiques ; on pourra me donner mille exemples d’abus, d’incivilités, de délits et même de crimes qui doivent être nommés, montrés, révélés ; on pourra, enfin, m’invoquer la responsabilité de chacun face à un enjeu collectif…
Bref, les arguments ne manqueront jamais pour enrayer l’injustice, l’irresponsabilité, le danger… ce qu’on pourrait tout simplement appeler le mal ! 

Malgré tout, quelque chose me turlupine depuis le début de cette crise : la facilité à dénoncer ce que tout le monde dénonce, déjà, tout le temps, sans cesse : les masques jetés, mais aussi les gens non masqués, ceux qui sont partis se confiner à la campagne répandre le virus, ou les autres qui étaient dans le parc le week-end du 14 mars, sans oublier ceux qui tripotent les fruits et les légumes… vous voyez tous ces irresponsables, ces méchants, ces idiots qui se croient au-dessus des lois, qu’il s’agisse de celles de l’épidémie ou de l’Etat.
Mais je me demande : qui se croit au-dessus des lois, ou en tout cas bien au niveau de la loi, qui se prend en tout cas pour la loi, pour la rappeler, pour s’en faire la voix ? pour montrer où se trouve la limite entre le bien et le mal ? entre ce qu’il faut faire et ne pas faire ?
Voilà ce qui me frappe, en fait, c’est ce paradoxe de vouloir condamner ceux qui se mettent hors des lois, ceux qui se sentent tout-puissant en dérogeant à la règle, en se mettant précisément à la place de la loi et de la toute-puissance. 

Il y a le bien et le mal 

Ce paradoxe de pointer les fautifs qui se croient au-dessus des lois en se mettant exactement à la même place, recouvre à mes yeux plusieurs problèmes : d’abord, celui de la loi et de son incarnation, à qui revient-il de la faire ? Ensuite, le problème de savoir comment faire la loi : est-ce en dénonçant, en montrant du doigt, à coups de remarques ou d’images ?
Et enfin, et c’est peut-être le plus grave pour moi, le problème d’identifier la loi à une délimitation entre le bien et le mal. Ceux qui agissent mal, entendez ici ceux qui jettent leurs masques ou qui sortent sans, seraient de fait tous les mêmes, mauvais, méchants, irresponsables. Le portrait robot du dangereux individu. Et à l’inverse, ceux qui se font le relais de la loi, seraient du bon côté, des gens bien, rassurés d’en être et de l’avoir montré.
Mais je ne serais pas complète si dans cette tendance à la dénonciation facile, il n’y avait pas aussi une facilité à dénoncer. Car, au fond, que dénonce-t-on en ce moment ? Des personnes qui ne portent pas de masques ? d’autres qui les portent mal, et ceux qui les balancent ? Sérieusement ? Des masques jetés, n’en jetez plus ! 

Sons diffusés :

  • BFM TV, 17/05/20, reportage sur les masques jetés dans la rue
  • Les appels sur la covid-19 à la Sûreté du Québec
  • Chanson des Clash, I fought the law
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