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Bouquets de fleurs déposés en hommage à Arnaud Beltrame - gendarmerie de Carcassone (25/03/2018)

Des super-héros à un héros

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Arnaud Beltrame a été salué comme un « héros ». Que faut-il entendre par ce mot à notre époque bercée par les super-héros ?

Bouquets de fleurs déposés en hommage à Arnaud Beltrame - gendarmerie de Carcassone (25/03/2018)
Bouquets de fleurs déposés en hommage à Arnaud Beltrame - gendarmerie de Carcassone (25/03/2018) Crédits : Eric Cabanis - AFP

C’est ce matin qu’a lieu, aux Invalides, l’hommage national à Arnaud Beltrame, qui a sacrifié sa vie, vendredi dernier, pour sauver celle d’une otage retenue par le terroriste Radouane Lakdim, à Trèbes, dans l'Aude. Et depuis vendredi, c’est bien ces mots de « héros » et de « héroïsme » que vous avez pu entendre ou lire pour saluer le courage du gendarme disparu : 

Radio, TV, en France et ailleurs, le terme d’héros n’a seulement été utilisé, il a même été analysé : Boris Cyrulnik, Fabrice d’Almeida ou André Comte-Sponville sont intervenus pour donner du sens à ce mot de « héros », rappelant sa signification thérapeutique, son symbole social et historique, ou encore, la différence entre le courage et la générosité, chacun soulignant, en tout cas, la différence entre mourir pour tuer, et mourir pour sauver des vies. 

De l’emploi d’un mot à son analyse, ce qui est frappant, c’est l’évidence de son usage. On est loin pourtant d’un élément de langage : le terme de « héros » s’est imposé naturellement, face à l’acte de bravoure d’Arnaud Beltrame. Mais ce qui est aussi frappant, c’est que cet emploi naturel même nous a frappé, en témoignent les analyses dont on a eu besoin pour comprendre les mécanismes et la portée de ce geste accompli. 

Entre l’usage de ce terme, qui s’impose de lui-même ici, et le fait de l’expliquer, c’est le besoin de ce mot que l’on peut questionner, qui apparaît dans cette insistance à le rappeler et à le commenter. Pourquoi ce retour du « héros » à un moment où on y avait renoncé pour d’autres personnages… ?

Depuis les années 30, ce sont les super-héros qui ont supplanté les héros. Et de fait, en se penchant sur les dernières recherches, Superman, Spiderman, Batman, etc… occupent la tête des penseurs. Je cite quelques ouvrages : une Sociologie des super-héros chez Hermann, par Thierry Rogel, Le cœur et la machine : une théorie des super-héros d’Emmanuel Pasquier aux éditions Matériologiques, ou Vies et morts des super-héros, aux PUF, ouvrage collectif de Laurent de Sutter, et je pourrais citer encore d’autres ouvrages… 

Bien différentes, ces approches partagent pourtant deux points communs : d’abord, bien sûr, leur objet : la présence des super-héros à notre époque démocratique, nivelée et conformiste, où ce qui prévaut, c’est l’égalité, mais aussi, 2ème point commun : une interrogation. Tous ces livres se demandent ce qui est humain, ordinaire et banal dans ces figures pourtant irréelles, surpassant pourtant la masse. Paradoxalement, avec les super-héros, ce qui intéresse, ce n’est donc pas le super, c’est le normal. Ce qui intéresse, c’est justement ce qui fait cette norme que l’on transgresse par ses capacités physiques, sa condition surnaturelle, ou autre. Mais aujourd’hui, il semble se produire autre chose : avec Arnaud Beltrame, on a l’inverse : de l’extraordinaire logé, émanant, au cœur d’un homme réel, d’un homme qui voulait être comme un autre, qui pensait seulement accomplir son devoir. 

C’est dans l’Antiquité et chez Homère que l’on trouve les 1ères traces de héros. Incarnation d’un mérite supérieur, d’un caractère noble et brave, d’une vertu exceptionnelle, Achille n’était pas seulement un de nos 1ers héros moraux, mais aussi un de nos 1ers héros tout court, le héros d’une histoire et d’un récit. Là encore, quelqu’un d’irréel, à qui il arrive une aventure, le protagoniste d’une fiction, mais qui n’en a pas moins un effet réel, ne force pas moins l’admiration… 

Arnaud Beltrame n’avait rien de fictif, lui, mais il devient lui aussi le héros d’une histoire, d’un récit, de notre admiration. A un moment où les super-héros sont devenus super-normaux, le besoin d’un héros et d’un tel héros semble ainsi signer le désir d’un retour à une réalité perdue, où chacun peut être un héros et faire preuve de vertus humaines, bien humaines. 

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