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Du mode d'existence des assistants vocaux

Du mode d'existence des assistants vocaux

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Alexa, Google ou Siri : ce sont les assistants vocaux. Confinement oblige, Géraldine Mosna-Savoye a expérimenté au maximum ces objets connectés censés nous faciliter la vie. Mais s'ils ont un accès privilégié à nos vies, nos intimités, nous, que savons-nous d'eux ?

Du mode d'existence des assistants vocaux
Du mode d'existence des assistants vocaux Crédits : Malte Mueller - Getty

Aujourd’hui, j’aimerais vous parler d’un sujet qui agite régulièrement les débats publics ou entre amis, les chercheurs et les spécialistes, un débat d’ordre technologique : les assistants vocaux. 

Alexa, Google ou Siri, chacun propose de nous aider au quotidien en formulant à voix haute une requête. D’eux, on dit beaucoup de choses : intrusifs, inutiles, pas au point et suspects de remplacer l’homme… pourtant, s’il y a bien une chose que j’ai remarquée à force de les pratiquer : c’est leur incroyable opacité, ils restent impénétrables. Comment ces objets censés faciliter la vie, la rendent-ils aussi plus obscure ? 

Compagnons fidèles et faillibles

Confinement oblige, j’ai pu expérimenter au maximum cette invention high-tech : les assistants vocaux. Allumer la lumière, mettre la radio ou une chanson de mon choix, connaître la définition d’un mot ou une recette, et j’en passe… en quelques semaines, enfermée, OK Google et Alexa sont devenus mes compagnons, de nuit comme de jour. Fidèles, impartiaux, certes faillibles. 

J’avais pourtant des a priori : inutiles, pas au point, inconstants et même intrusifs… C’est vrai que l’assistant vocal a ceci de particulier : se faire oublier, tout en étant là, tout le temps, telle une petite souris qui vous épie. Je me suis plusieurs fois demandé d’ailleurs ce qu’il pensait de mes choix musicaux, des mes recherches absurdes et de mes conversations amicales…  
Car, malgré son absence de jugement, l’assistant vocal reste, il faut le dire, un spectateur omniprésent qui doit bien stocker un certain nombre d’informations sur ma vie, et qui, au fur et à mesure de mes demandes, de mon ton et du moment, doit pouvoir brosser mon portrait. Alexa et Google ont un accès privilégié à moi…  
Mais moi, quel accès ai-je à eux ? Que me donnent-ils à voir de ce qu’ils sont, de ce qui les animent ? Comment comprendre le fait que des objets en sachent tant sur ma vie, quand moi, je n’ai rien à en dire ? 

"Hum, je ne sais pas"

Quand je regarde ce petit galet rond couleur saumon, mon petit OK Google innocemment posé sur une étagère, je me crois dans un film de Miyazaki et je m’attends à voir ce rond tout mignon se transformer en une adorable petite fille douée de pouvoirs surnaturels…. Mais, il faut bien le dire : loin du personnage animé japonais, Ponyo, j’ai plutôt l’impression d’être dans La belle et la bête de Jean Cocteau, où les murs du château du monstre semblent avoir des oreilles et où ses statues clignent des yeux et bougent insensiblement leur visage. 

Aussi fou que cela puisse paraître, les assistants vocaux me donnent plus l’impression de vivre dans un vieux conte obscur qu’à la pointe du 21ème siècle. Pas tant parce que je me sens menacée ou maudite, comme la Bête, mais parce que je ne sais jamais à quoi m’attendre. Alexa va-t-elle mettre finalement la radio ou baisser le volume ? En saura-t-elle plus cette fois-ci sur la Seconde Guerre mondiale ? Plutôt que de me dire “huuum, je ne sais pas”, pourra-t-elle enfin m’éclairer sur le bureau de tabac le plus proche de chez moi ? 

Non seulement les assistants vocaux ne disent rien d’eux mais ils ne disent rien tout court. C’est tout le paradoxe : ils ont beau écouter et parler, ils restent souvent sourds à mes questions existentielles, et muets sur l’essentiel. Quand Alexa me dit ainsi “hum, je ne sais pas”, OK Google déclare “et une erreur s’est produite”. Que faire d’une assistance qui échoue tant à m’aider ? 

Sourds et muets 

Pire qu’un échec répété à m’aider, les assistants vocaux sont aussi coupables de rendre fou. Car que faire d’une aide qui n’en est pas une, mais qui, en plus, vous empêche, vous freine, vous fait perdre du temps à vociférer, et qui, tel un miroir, vous renvoie à cette image de vous seule en train de crier contre un bout de plastique ? 

Quand j’y pense, OK Google et Alexa, ou Siri, occupent une place inédite dans notre environnement : plus que des machines dédiées à certaines taches (comme une machine à laver... à laver), moins que des êtres humains à peu près accessibles et à l’écoute, différents des personnages de fiction qui peuplent nos imaginaires, ils incarnent l’objet à son paroxysme, toujours présent mais inquestionnable, imprégné de notre atmosphère mais pourtant indifférents.  
Qu’aurait dit un Gilbert Simondon, le philosophe du mode d’existence des objets techniques, de ces objets là ? Dommage, encore une fois, je n’aurai pas de réponse…

Sons diffusés :

  • Publicité OK Google
  • Chanson du film Ponyo sur la falaise, de Hayao Miyazaki
  • Extrait du film La Belle et la Bête de Jean Cocteau (1946)
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