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Economie comportementale

Économie comportementale

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L’économie comportementale, qui vient de la rencontre entre économie et psychologie, est de plus en plus à la mode. Elle postule que la suggestion indirecte peut, sans forcer, influencer la prise de décision de manière tout aussi efficace que l’instruction directe, sinon plus...

Economie comportementale
Economie comportementale Crédits : Jennifer A Smith - Getty

Misbehaving ou comportement correct exigé

Si je vous en parle, c’est parce que le mois dernier, les éditions du Seuil ont publié un ouvrage de Richard Thaler qui a reçu le Prix Nobel d’économie en 2017 pour, je cite, sa « compréhension de la psychologie de l’économie ». Le livre s’intitule Misbehaving : les découvertes de l’économie comportementale et revient sur les quarante ans de recherche de l’auteur.
Tout le propos de Richard Thaler est de soutenir que les fondements de l’économie mainstream qui ne croit qu’aux marchés efficients habités d’acteurs rationnels prenant toujours la bonne décision sont faux. L’homme n’est pas cette machine calculante qui peuple les livres d’économie, il est plutôt cette créature étrange sujette à de nombreux biais qu’il convient de découvrir. 

Dans un récent article intitulé « Comportement correct exigé » et publié dans La Vie des Idées, Henri Bergeron, Patrick Castel, Sophie Dubuisson-Quellier, Jeanne Lazarus, Étienne Nouguez et Olivier Pilmis reviennent longuement sur l’origine de l’économie comportementale et permettent de mieux comprendre à la fois le succès et les limites de cette nouvelle mode.
L’origine de l’économie comportementale vient de la rencontre de l’économie et de la psychologie à travers quelques figures marquantes come Daniel Kahneman et Amos Tversky, côté psychologie et George Loewentein, côté économie. En s’appuyant sur des expériences, Kahneman et Tversy ont montré, dès les années 1980, que les individus ne se comportent pas en homo oeconomicus, mais mobilisent des règles empiriques comportant de nombreux biais qui les poussent à prendre des décisions sous-optimales. Kahneman propose de comprendre ces décisions sous-optimales en distinguant le système 1, rapide, intuitif, émotionnel qui serait à l’origine de ces biais, du système 2, lent, réfléchi et rationnel, qui permettrait de les éviter. 

Multiplication des biais

De nombreux chercheurs en économie ont voulu mettre en évidence les fameux biais auxquels nous sommes soumis. L’article en recense une trentaine :

  • Biais de cadrage : la décision des individus est fortement liée à la manière dont les différentes options sont présentées (par exemple la taille de l’assiette influence la quantité consommée)
  • Biais d’ancrage : les individus prennent rarement leurs décisions sans situation de référence (par exemple une décision passée ou une décision prise par quelqu’un d’autre).
  • Biais d’aversion pour la perte : les individus détestent davantage perdre de l’argent qu’ils n’aiment en gagner (par exemple : un individu préférera recevoir 1800 euros de salaire plutôt que 2000 euros, dont 200 à reverser aux impôts).
  • Biais de surestimation du pic-fin : les individus évaluent leurs expériences passées en fonction de leurs points saillants ou de leur dernière impression (par exemple on surestime la probabilité d’un accident si on en a déjà eu un).
  • Biais du court terme ou d’ « escompte hyperbolique » : les individus accordent moins de valeur aux gratifications futures qu’aux gratifications immédiates (par exemple le plaisir de la nicotine par rapport au risque de l’accident cardio-vasculaire). Contrairement à l’homo oeconomicus, il ne s’agit pas d’une simple préférence pour le présent, mais bien d’une préférence « hyperbolique » (au sens quasi mathématique du terme) pour le présent.

Les nudges

C’est ici qu’intervient le deuxième courant, dont les grandes figures sont Richard Thaler et Cass Sunstein qui veulent utiliser ces biais pour formuler des instruments d’action publique. Appelés « nudges », ces dispositifs visent à exploiter les biais de la rationalité individuelle pour orienter les décisions individuelles dans le sens de l’intérêt général. C’est ce que les deux auteurs expliquent dans leur best-seller paru en 2008, Nudge : La méthode douce pour inspirer la bonne décision.
Se définissant eux-mêmes comme des paternalistes libertariens, ils entendent agir sur l’architecture du choix et corriger les comportements. Par exemple, en modifiant la disposition de la nourriture dans une cantine et en rendant la salade plus directement accessible que le hamburger, on peut espérer que les individus soient plus tentés de prendre une salade, ce qui ferait que les gens mangeraient plus sainement, seraient moins sujets à l’obésité et auraient donc moins de maladies nécessitant de déployer de l’argent public, etc. 

Les nudges ont fini par conquérir les esprits. Un bon nombre d’États et d’organisations internationales ont ouvert des « Nudge Unit », des centres de recherche, des laboratoires. Mais pour quel résultat ? Les auteurs de l’article sont catégoriques. Le nudge n’a pas pris, il est resté un phénomène de mode porté, comme l’explique la chercheuse Aube Richebourg, par la notoriété de ses inventeurs. 

Mais la partie la plus intéressante de l’article est sans conteste celle qui s’attache à proposer une critique théorique et politique du nudge qui semble, selon les auteurs, réduire tous les problèmes sociaux à des problèmes de comportement.
Surtout le nudge menace un élément essentiel de la démocratie : l’association du sujet à la délibération sur la définition du bien commun. On respire ! Heureusement que nos chercheurs sont là !

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